[le site de Fabienne Swiatly ]

La couleur absente de la Lorraine.

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Parce que la nuit je ne dormais à cause de la porte de la chambre qui ne fermait pas à clé, j'ai dévoré tout les livres qui me tombaient entre les mains dès l'âge de douze ans. Cette édition de Germinal qui date de 68, je l'ai gardée de cette époque. Je l'ai relu et le relis encore chaque fois que le sommeil s'absente. Toute la famille Maheu est comme la mienne. Je rêve parfois encore de pouvoir leur offrir de quoi manger, se soigner, se protéger. Je connais leurs cheveux jaune paille, leurs colères, la bosse d'Alzire, les épaules rentrées de Catherine, la poitrine généreuse de la Maheude. Pendant quelques années, le film de Claude Berri a fait écran avec les personnages que je m'étais imaginés. Maintenant ils sont revenus et cette nuit, j'ai partagé à nouveau le réveil difficile de la famille dès quatre heures du matin parce qu'il faut partir à la mine. J'ai remonté avec eux la route du coron. Je suis descendu dans l'obscurité et l'humidité. Et j'ai eu honte avec la Maheude quand il faut quémander cent sous aux bourgeois. A la toute première lecture ce ne sont pas seulement les personnages qui m'ont touchée, mais que le monde ouvrier puisse être sujet d'un livre. Je ne le savais pas. Zola m'a permis d'inscrire ainsi ma propre famille d'ouvriers polonais dans l'histoire. De mettre des mots sur leur silence. A cette époque, je fréquentais un collège à Amnévillle à côté de Gandrange là où Nicolas Sarkozy, beaucoup plus tard, roulera dans la farine les ouvriers d'Arcelor Mittal. Très jeune, j'ai compris que les livres ce n'était pas du divertissement mais un outil d'émancipation. Depuis, je comprends pourquoi ce même président considère la littérature et la culture avec mépris, même s'il fait un peu semblant d'y croire pour élargir son maigre électorat. L'ignorance est l'alliée des dominants, ça aussi je l'ai appris dans les livres. Et je sais qu'il y a encore beaucoup d'enfants qui ont faim de savoir, même s'ils se cachent derrière des écrans. 

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Ce jour là, on pense possible d'utiliser l'adjectif immaculé. Un mot qui d’habitude en fait trop et là, pas de doute, la neige est immaculée. On est les premiers à poser un pied sur ce qui est tombé dans la nuit. Les raquettes permettent d'avancer mais la marche est difficile. Le froid est intense, il est une présence physique. Dès que l'on s'arrête, il s'impose douloureusement à nos membres. Il fait -15 et la brume s'obstine. On est deux et on avance un matin de février en Belledonne. Le silence est une présence lourde comme la neige sur les branches. Malgré le froid et la brume, c'est une randonnée sans danger, le chemin est balisé même si certains panneaux ont disparu sous la neige. Mais l’intensité du froid et la grisaille du ciel réveillent des histoires de  marcheurs perdus ou ensevelis par une avalanche. On partage le frisson pendant que deux faons s'échappent maladroitement sur la pente. Pas d'oiseaux. Puis la pensée revient vers la table d'écriture et des images se forment au rythme lent des pas dans la neige. Parfois la jambe s'enfonce jusqu'à la cuisse. L'effort est bon. Le corps est en vie. Tout à l'heure il fera froid dans le camion mais il n'est pas l'heure d'y penser. 

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Discussion avec une amie au sujet de la Biennale d'art contemporain de Lyon. Ce que l'on a aimé ou pas. Ce que l'on a retenu ou pas. Pour, elle c'est le travail d'Ernesto Ballesteros qui a été le temps fort. Pour moi aussi, sauf que je l'avais oublié. Étrange que ce moment important de ma visite ait ainsi disparu de ma mémoire. Je suis troublée. D'en discuter avec mon amie a permis aux souvenirs de ressurgir. Je revois cet endroit délimité de la Sucrière et cet homme assis face au mur concentré sur ce qu'il a entre les mains. Puis c'est l'heure comme l'indique l'affiche explicative. On s’assoit sur le banc prévu à cet effet et l’homme se lève, et lance d'un geste souple un avion ultra léger dans l'air. L'avion monte et effectue une série de rotations autour d'un poteau en béton. Sur les bancs un public silencieux, sous le charme. C'est beau, c'est apaisant. Quand l'avion a fini son vol, l'homme le récupère d'une main avant qu'il ne se retrouve au sol. Il sourit discrètement à ceux qui applaudissent. Puis il va chercher un autre avion dont il a remonté l'élastique pour permettre le mouvement de l’hélice. Un vol reprend. Même attention, même silence, même douceur. Si mon amie ne m'en avait pas parlé, ce souvenir aurait disparu, je le sens. Qu'il soit dorénavant accolé à mon trouble, lui garantit une place plus pérenne dans mon cerveau. Mais je ne peux m'empêcher de ressasser : comment ai-je pu oublier ce moment essentiel de ma visite ? Combien de souvenirs et de messages importants ai-je ainsi évacués ? Heureusement, je me raccroche à un autre constat :  se souvenir, vivre, penser ou réfléchir ne se fait peut-être pas sans les autres ? Peut-être. Il faudra que je m'en souvienne. 

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Il suffit de s'éloigner de ce qui nous tourmente pour y réfléchir mieux. Marcher le long de la côte en direction du cap Taillat vers Saint-Tropez. Un lieu qui peut effrayer en été, mais s'avère un endroit magique en cette fin décembre. Le paysage est beau, la température clémente, le sable blanc-bleu sur certaines plages. On croise peu de gens, quelques familles avec des jeunes enfants. J'ai marché avec en tête un prochain livre. Le rythme des pas comme appui à la méditation. Quand j'ai vu cet arbre, j'ai demandé à être prise en photo. Je pensais aux peintures de Caspar David Friedrich. Des tableaux qui distillent un sentiment étrange : qui sont ces gens peints de dos (ce qui n'était pas courant au début XIX ème) ? Les paysages, parfois rudes, découpent des ouvertures inquiétantes vers la mer ou le lointain. Friedrich a perdu un frère, noyé dans la Baltique. Il a perdu, très jeune, sa mère et deux sœurs. Ses tableaux sont hantés par ces morts. Moi, j'étais simplement hantée par l'Allemagne de l'Est, ce pays qui n'existe plus et qui pourrait être le thème central du livre à venir. La mort d'un pays ?

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Joyeuses poubelles ! Des mots que j'aimerais envoyer comme vœux. Je me retiens. Ne pas dire cela. Ne pas gâcher. Et pourtant, comme tout le monde, je n'ai pas su résister. J'achète des cadeaux. Je n'arrive pas à dire non. Et pourtant je me souviens que Noël, pendant mon enfance, c'était chanter autour du sapin avec le père, la mère, les frères, la sœur. Partager quelques  pâtisseries faites maison et un cadeau chacun. C'était un des rares bon moment passé en famille. Maintenant, je ne parviens qu'à faire des cadeaux. Pour me différencier (ce que je crois) je fabrique de mes mains, je choisis du bio, du made in France, j'ajoute de la poésie mais tout le monde du commerce m'observe, il me connait bien. Il sait que je veux faire différemment et m'offre du différent à prix indiqué. Il m'entoure de son bras léger et dit :  laisse-toi aller, je m'occupe de tout. Je nourris la machine, puis je ressens une grande fatigue. Quand oserais-je mettre mes poubelles à la diète ?

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