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La couleur absente de la Lorraine.

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Il est des livres qui vous emportent en des lieux familiers même si vous ne les connaissez pas. Des livres qui semblent entrer en dialogue avec le mouvant de la mémoire. La traversée de la France à la nage de Pierre Patrolin ne m'a pas quittée de la nuit alors même que je m'étais endormie. Au milieu du fleuve, au milieu de la rivière j'ai nagé en un étrange pays. J'ai longtemps vécu sur une péniche et j'aimais ce lieu singulier du vivre sur l'eau avec la rive qui se donne à voir et soi-même toujours un peu en retrait de la ville. Une nuit très chaude du mois d'août, nous nous étions baignés quelques-uns dans le Rhône. La ville illuminée nous laissait dans l'ombre et il aurait été plaisant de dériver ainsi dans l'avancée sombre de l'eau. Oublier les remous, les courants et les noyés. Nous avions trop bu pour avoir une telle audace, mais je garde la sensation forte d'avoir été en dessous ou plutôt en dehors du monde. Le livre de Patrolin me ramène à la peinture Les énervés de Jumièges d'Evariste Vital Luminais visible au musée des Beaux arts de Rouen, deux jeunes hommes qui dérivent sur l'eau. On leur a coupé les tendons, ils ne peuvent plus se mouvoir. Ce pourrait être les fils de Clovis entré en révolte contre leur père et qu'on a voulu tuer d'abord, puis remis aux Dieux. Il existe sur ce thème un court-métrage de Claude Duty dont je garde un beau souvenir. J'aime l'idée de cette errance avec un monde à portée de regard mais si loin des mains. J'ai hâte de retrouver ma nuit avec le livre, j'ai hâte de me laisser emporter avec l'entêtant du bruit de l'eau. 

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A revenir sur les lieux de son enfance, on finit par croiser des fantômes. Josiane, devant moi, épaules rentrées, sourire difficile, dents abimées et la voix qui hésite : tu me reconnais ? Et je m'étonne de la reconnaitre alors que je l'avais quitté adolescente, première de la classe en primaire et au collège. Élève timide et bosseuse. De ses parents l'on disait qu'ils étaient très stricts et très religieux. Josiane. Son manteau est fatigué et ses yeux évitent mon regard. Elle me parle de mes livres et de sa vie ratée. Plus précisément du fait qu'elle ne soit rien devenue. Ce sont ses mots. Rien. Et il aurait été stupide de rétorquer que l'on devient toujours quelqu'un. Elle sait de quoi elle parle. Tout son corps raconte qu'elle n'a pas réussi à vivre une vie choisie. Je la regarde comme un mirage et une peur rétrospective me saisit, que j'aurais pu moi aussi errer dans Metz à ne pouvoir rien ... je l'avais fait toute une année pendant l'internat. Josiane repart les mains loin dans les poches de son manteau. Le même jour, presque au même endroit, je croise Martine qui elle aussi me demande si je la reconnais. Martine, fille de mes voisins, qui nourrissait les commérages parce qu'à plus de vingt ans elle n'était pas mariée, habitait seule un studio et pratiquait les seins nus sur les plages de la Côte d'Azur. Elle revendiquait son célibat et moi j'admirais son indépendance. D'ailleurs, elle m'a confirmée : tu sais je suis toujours une célibattante ! Pour mes parents l'une était un modèle à suivre et l'autre pas. Il m'a semblé que le hasard voulait me dire quelque chose sur mes propres choix de vie. La vie rêvée de Martine est un livre qui pourrait commencer à s'écrire aujourd'hui. 

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Je me souviens de François Bon essayant de faire comprendre à son interviewer (France Culture) que le rock n'était pas de la sous culture (Je pense que le propos était plus élaboré mais c'est ce dont ce je me souviens). Quand les auteurs évoquent les musiques classiques qui accompagnent leur vie et leur travail, cela semble aller de soi. Les nez se pincent si l'on convoque la musique industrielle ou le rock, pourtant depuis quelques années on peut lire une littérature imprégnée de culture rock par ceux qui ont vécu leur adolescence avec l'énergie de cette musique et les nouveaux territoires sensoriels que cela ouvrait. J'en fais partie ; de Léo Ferré à Led Zeppelin, de Nina Hagen à Mansfiel TYA, j'ai besoin de la vigueur de cette musique pour m'aider à écrire. Comme une pile que l'on recharge. Et parfois cela influence mon écriture, même si je sépare les deux activités. Je n'écris pas en écoutant la musique ou très rarement. Je m'imprègne. Certains livres convoquent d'ailleurs cette musique comme Kaddish d'Allan Ginsberg (goûte ma bouche dans ton oreille) ou encore Charles Pennequin - il me semble. Ici, sur la photo; Sylvain Ferley guitariste de la chanteuse Buridane et également compagnon de route de la création théâtrale Annette et qui m'a souvent surpris par sa capacité à soudain amener une mélodie alors qu'on le croyait penché sur le plus grave de sa guitare et de mon texte. Et je garde en mémoire les sons et les musiques qu'il nous propose quand je poursuis en solitaire le travail de l'écriture. J'aime que cela vienne bousculer le ronronnement qui parfois s'installe à juxtaposer des mots. Comme une manière de tenir à distance, certains jours, l'héritage trop figé de la culture dite classique. 

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Ils ont la vingtaine, garçons et filles qui ont choisi la filière des arts du bois. C'est un lycée professionnel tout près du lac de Vouglans et moi j'arrive avec Journal d'un manœuvre de Thierry Metz : Ici on a les gestes du nomade, on est en dehors, sur le sable. Dans le provisoire. Comment habiter un tel lieu ? Quatre heures d'atelier par jour pendant cinq jours. Et cette belle entente car le travail du bois et de l'écriture exigent des gestes qui nous sont communs. On s'apprivoise et tout avancera avec une belle sérénité jusqu'à la lecture du vendredi avec des textes et photos exposés. Travail en noir et blanc autour du geste. Un peu moins à l'arrache qu'en d'autres lieux qui réclament du corps à corps, autre forme d'énergie, mais parfois aussi le travail lent et patient peut donner du résultat. Pas toujours bosser en force. Ces étudiants viennent d'Alsace, de Paris, de Slovénie, des bords du Doubs ou encore du bitume, certains viennent de petits territoires qui étouffent ou de l'atelier du père, de la mère - ils l'ont écrit. Le sentiment de se comprendre et de mener à bien l'atelier, autre mot commun à notre pratique. Quand il sera l'heure de partir, je serais sereine à conduire entre Jura et Savoie avec Mansfield Tya et Yello en fond sonore. Le sentiment du travail bien fait (mérité ?). Se sentir si vivante que mourir ne fait plus peur. 

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Rarement écrire ne m'a semblé si joyeux. C'est sûrement lié au travail mené avec les Transformateurs. J'aime les retrouver  plusieurs jours, avec les essais au plateau. Confrontation au texte qui m'aide à trouver une forme juste, une adresse différente, presque un rapport physique au son des mots. Avec une envie forte de consonnes et voir le texte devenir matériau. Écrire avec le lecteur en face de moi aurait été  situation inimaginable il y a quelques années. Et puis non, je ne ressens aucune honte à déshabiller mon texte dans leur bouche. Confiance. Capable d'entendre que cela ne fonctionne pas. Aucune crainte à proposer des formes nouvelles. Travail d'équipe qui me permet de pallier ma méconnaissance de l'écriture théâtrale. Si mes textes ont été joués et que je les relis à voix haut, je n'ai guère été confrontée à cette forme d'écriture sauf dans mes lectures, avec une préférence pour les monologues : Gracia Rodrigo, Fabrice Melquiot, Annie Zadeck pour citer ceux qui me viennent à l'esprit. Alors oui j'ai du plaisir à écrire, est-ce suspect ? 

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