Il est des livres qui vous emportent en des lieux familiers même si vous ne les connaissez pas. Des livres qui semblent entrer en dialogue avec le mouvant de la mémoire. La traversée de la France à la nage de Pierre Patrolin ne m'a pas quittée de la nuit alors même que je m'étais endormie. Au milieu du fleuve, au milieu de la rivière j'ai nagé en un étrange pays. J'ai longtemps vécu sur une péniche et j'aimais ce lieu singulier du vivre sur l'eau avec la rive qui se donne à voir et soi-même toujours un peu en retrait de la ville. Une nuit très chaude du mois d'août, nous nous étions baignés quelques-uns dans le Rhône. La ville illuminée nous laissait dans l'ombre et il aurait été plaisant de dériver ainsi dans l'avancée sombre de l'eau. Oublier les remous, les courants et les noyés. Nous avions trop bu pour avoir une telle audace, mais je garde la sensation forte d'avoir été en dessous ou plutôt en dehors du monde. Le livre de Patrolin me ramène à la peinture Les énervés de Jumièges d'Evariste Vital Luminais visible au musée des Beaux arts de Rouen, deux jeunes hommes qui dérivent sur l'eau. On leur a coupé les tendons, ils ne peuvent plus se mouvoir. Ce pourrait être les fils de Clovis entré en révolte contre leur père et qu'on a voulu tuer d'abord, puis remis aux Dieux. Il existe sur ce thème un court-métrage de Claude Duty dont je garde un beau souvenir. J'aime l'idée de cette errance avec un monde à portée de regard mais si loin des mains. J'ai hâte de retrouver ma nuit avec le livre, j'ai hâte de me laisser emporter avec l'entêtant du bruit de l'eau.
Je me souviens de François Bon essayant de faire comprendre à son interviewer (France Culture) que le rock n'était pas de la sous culture (Je pense que le propos était plus élaboré mais c'est ce dont ce je me souviens). Quand les auteurs évoquent les musiques classiques qui accompagnent leur vie et leur travail, cela semble aller de soi. Les nez se pincent si l'on convoque la musique industrielle ou le rock, pourtant depuis quelques années on peut lire une littérature imprégnée de culture rock par ceux qui ont vécu leur adolescence avec l'énergie de cette musique et les nouveaux territoires sensoriels que cela ouvrait. J'en fais partie ; de Léo Ferré à Led Zeppelin, de Nina Hagen à Mansfiel TYA, j'ai besoin de la vigueur de cette musique pour m'aider à écrire. Comme une pile que l'on recharge. Et parfois cela influence mon écriture, même si je sépare les deux activités. Je n'écris pas en écoutant la musique ou très rarement. Je m'imprègne. Certains livres convoquent d'ailleurs cette musique comme Kaddish d'Allan Ginsberg (goûte ma bouche dans ton oreille) ou encore Charles Pennequin - il me semble. Ici, sur la photo; Sylvain Ferley guitariste de la chanteuse Buridane et également compagnon de route de la création théâtrale Annette et qui m'a souvent surpris par sa capacité à soudain amener une mélodie alors qu'on le croyait penché sur le plus grave de sa guitare et de mon texte. Et je garde en mémoire les sons et les musiques qu'il nous propose quand je poursuis en solitaire le travail de l'écriture. J'aime que cela vienne bousculer le ronronnement qui parfois s'installe à juxtaposer des mots. Comme une manière de tenir à distance, certains jours, l'héritage trop figé de la culture dite classique.
Ils ont la vingtaine, garçons et filles qui ont choisi la filière des arts du bois. C'est un lycée professionnel tout près du lac de Vouglans et moi j'arrive avec Journal d'un manœuvre de Thierry Metz : Ici on a les gestes du nomade, on est en dehors, sur le sable. Dans le provisoire. Comment habiter un tel lieu ? Quatre heures d'atelier par jour pendant cinq jours. Et cette belle entente car le travail du bois et de l'écriture exigent des gestes qui nous sont communs. On s'apprivoise et tout avancera avec une belle sérénité jusqu'à la lecture du vendredi avec des textes et photos exposés. Travail en noir et blanc autour du geste. Un peu moins à l'arrache qu'en d'autres lieux qui réclament du corps à corps, autre forme d'énergie, mais parfois aussi le travail lent et patient peut donner du résultat. Pas toujours bosser en force. Ces étudiants viennent d'Alsace, de Paris, de Slovénie, des bords du Doubs ou encore du bitume, certains viennent de petits territoires qui étouffent ou de l'atelier du père, de la mère - ils l'ont écrit. Le sentiment de se comprendre et de mener à bien l'atelier, autre mot commun à notre pratique. Quand il sera l'heure de partir, je serais sereine à conduire entre Jura et Savoie avec Mansfield Tya et Yello en fond sonore. Le sentiment du travail bien fait (mérité ?). Se sentir si vivante que mourir ne fait plus peur.
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