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La trace bleue

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Il est tourneur sur bois et me reçoit dans l'atelier qui jouxte la maison familiale. La belle cinquantaine, des yeux bleus vifs, il me raconte l'entreprise familiale. D'abord des jeux d'échec tournés dans le buis après la première guerre mondiale à l'époque où des dizaines de tourneurs travaillaient dans le Revermont. Lui a suivi. Le fils qui reprend la suite du père, du grand-père, de l'arrière grand-père. "On travaille tout le temps". Du fatalisme dans sa voix mais pas de la dépression. Le bois il aime ça. Fini l'époque des jeux d'échec, concurrence difficile avec les pays asiatiques. Il a aussi arrêté la fabrication des cochonnets de pétanque, la plasturgie a pris le relais. Pour faire tourner la boutique : les urnes funéraires, des jeux de société et des murs d'escalade. Ses filles ne prendront pas la suite, elles se préparent à d'autres métiers. Fini aussi de tourner du buis, trop dur, pas assez rentable et de toute façon, le buis crève dans la région, attaqué par la pyrale. Un petit papillon blanc invasif. Destructeur. Il travaille du hêtre. Il se raconte et peut-être un vrai énervement dans sa voix, en me résumant une rencontre avec un conseilleur de le Chambre des métiers, à une période difficile de son parcours : " Il m'a proposé un suivi psychologique" Oui il y a de quoi s'énerver. Nommer maladie ce qui est dysfonctionnement, est une manière de se laver les mains. Celui qui n'y arrive plus est malade, on le met de côté. On n'interroge pas les dysfonctionnements de la société, du capitalisme. On stigmatise l'humain. Il ne s'est pas s'adapter.  " Si tu veux tuer ton chien, accuse-le d'avoir la rage." Je comprends mieux l'adage. On s'est quitté. Travail, engagement et précarité étaient notre territoire commun. La cour sentait bon le bois.