[le site de Fabienne Swiatly ]

Le fond d'écran de l’ordinateur qui aspire.

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Malgré le ciel embrumé, la lumière grise et l'humide de l'atmosphère, je décide de passer ma matinée à prendre des photos. Je sais que les conditions sont mauvaises, je sais que je n'ai aucune envie précise, je ne suis portée par aucune nécessité, mais je m'oblige. J'ai besoin de bouger. Je dois bouger. Sur les trottoirs de l'avenue des Frères Lumière, du monde vaque - quelques magasins ouverts pour ce dimanche avant Noël. Les tenues sont noir-gris pour la plupart, quelques bonnets blancs ou rouges. Je suis contente d'avoir ma veste vert épinard. Le ciel forme un couvercle bas et enveloppant. Lumière difficile pour la photo. Ma présence dans cette rue n'a aucun sens.
Reste le tramway, l'envie de prendre la ligne Perrache/Saint-Priest, voir ce qu'il y a au bout. Espérer une photo. M'enfoncer dans l'ennui de ce dimanche assise au chaud. Du monde dans le Tramway, des familles maghrébines, deux types qui tètent leur canette de bière forte. A côté de moi, une fille très parfumée lit Closer, les écouteurs de son MP3 laisse échapper un grésillement pénible. Je sens une colère très violente en moi. Une envie de frapper. Je ne comprends pas cette agressivité. Mon impossibilité d'écrire, de photographier qui viendrait volontiers s'exprimer sur le visage de la fille. Je change de place. Le tramway avance lentement à travers un paysage ennuyeux de constructions anciennes ou en chantier. Immeubles, bureaux au milieu de champs et terrains boueux.
Sur les façades, quelques décorations festives et ces pères Noël affreux, accrochés aux fenêtres et aux balustrades. Des personnages maigres en tenue rouge qui ressemblent à des amants stupides ou des suicidés hésitants . Déprimant. Voilà, je suis déprimée. Sans pression intérieure.
J'arrive au terminus de la ligne, rien de particulier. Si ce n'est un grand champ avec sa rangée d'immeubles sur la ligne d'horizon. Je photographie. Ne pas m'étonner si à l'arrivée, j'obtiens des photos ternes. C'est un dimanche terne, je reprends le tramway dans le sens inverse.
Je pense à ma lecture de la veille, une compilation des textes de Cesare Pavese dont seuls me reviennent les titres les plus connus de son travail : Le métier de vivre et travailler fatigue.
Et que je résume, assise dans mon tramway par vivre me fatigue.
Heureusement, je sais que demain cela ira mieux. Ou après-demain quand ils auront enfin décroché les pères Noël suspendus.
Chez moi, je charge les photos prises. N'en conserve qu'une dizaine. A la radio, les infos évoquent l'attentat contre la mosquée de Saint-Priest et l'islamophobie en France. Tout à l'heure, j'étais à Saint-Priest, je ne savais rien de cet attentat. Je n'ai fait que photographier mes états d'âme.
Mise à jour dimanche 21 décembre ici et Obsession usine là 

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Ce matin j'ai lu Joël Bastard dans Livre et lire :

"J'étais ouvrier écrivain. L'écriture était pour ceux qui le savaient et qui me regardaient vivre, un loisir assumé financièrement. Aujourd'hui que je me consacre uniquement à cette activité, écrivain au caractère ouvrier et sans statut particulier, je cherche toujours un salaire chaque mois, mais c'est plus difficile (...) Pour avoir le temps de travailler l'écriture."

Des propos qui entrent en écho avec ce que j'ai écrit aujourd'hui sur le carnet de tous les jours : ils aiment que l'on déballe nos tripes, mais s'étonnent de nos airs affamés.

On peut se demander qui désignent le ils, forme généraliste dont je me méfie généralement, comme de dire les gens. Créer une masse méprisable pour mieux se faire exister soi. Pourtant la phrase est venue parce que j'ai passé ma semaine à réclamer de l'argent qui m'est dû à des personnes, des lieux, des associations, des entreprises qui me réduisaient à ce que je déteste le plus : celle qui réclame.... Ils forment du coup un un tout, un ensemble qui a du mal à lâcher mes frais de déplacement, mes droits d'auteurs, mes piges, mes honoraires. Un ensemble pour qui payer mon travail n'est pas une urgence. Chacun porteur d'une excuse plausible mais qui me relègue au même sentiment ancien, celui de la honte. De l'argent qui manque, du crédit qu'il faut demander auprès de l'épicier, des fringues usées et surtout le mépris que l'on a soi-même éprouvé pour son père parce qu'il ne sait pas gagner de l'argent alors qu'il travaille nuit et jour.

Du difficile d'être écrivain quand il n'y a pas le métier qui permet l'écriture. Parce que la semaine à téléphoner pour réclamer l'argent dû, fait de nous des colosses aux pieds d'argile. Pas tous les jours. Parfois on est fort, on est grand et tout simplement heureux quand le livre trouve un écho, quand dans un atelier un participant écrit les mots qui rendent le monde visible, quand la littérature aide à se tenir debout, à faire tenir debout. Parce que la faim nous donne alors la rage de continuer avec et pour tous les autres affamés.

Dernière mise en ligne, ici-même, le 12 décembre et le lien avec le tout nouveau site de Sébastien Rongier, camarade de route de Remue.net.


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Ce qu’il y a de moi dans le lit de la chambre 218 d’une clinique sans que je puisse me lever. La journée s’étire avec un goût d’eau tiède. L’heure faiblit sous le néon et une voix ramène l’infirmière du jour comment ça va ?
Ce que l’on avale de médicaments jusqu’à l’emportement aux voix rassurantes du tout va bien se passer. Les yeux questionnent le mouvement des blouses blanches jusqu’à l’inimaginable de ces mains qui vont m’ouvrir. Des hommes, des femmes dans un froufrou de tissu jetable avec le sérieux de l’action, un regard, quelques mots et déjà l’effet voulu. Soi qui ne s’endort pas mais disparaît dans le tranchant net de l’instant, puis la réapparition dans un temps d’après avec une lumière ronde au plafond et un visage aux cheveux cachés qui demande si tout va bien ?
Le soulagement d’être là sans aucun souvenir de ce qui s’est passé. La douleur plus tard pour seule preuve. On a disparu et réapparu. On s’est donné.

Ce qui reste de soi dans le repli des draps. La fatigue qui s’installe lourdement et chaque partie du corps avec son propre tiraillement, jusqu’au retour du soir qui n’est pas vraiment la fin de la journée mais l’aboutissement d’une suite terne de coups frappés à la porte, de froissements lents contre l’oreiller, d’aller-retour du personnel sous l’éclairage indifférent des chambres. Le sang donné, la tension prise, le pansement montré, les tuyaux qui rattachent à l’extérieur.

L’empâtement des mots dans la bouche qui questionne le corps médical avec une hésitation d’enfant timide. Chaque mot du savoir qui vous emporte vers l’horizon du guérir ou vous cloue, plus profond, dans l’apathie du maintenant. Et soudain le ventre essoré au-dessus de la cuvette avec une main qui soulage la nuque. La veine qui se refuse à l’aiguille. L’urine dans la poche, le sang dans le flacon, et ce qui brûle sous le pansement de la peau recousue. Sa viande qu’on n’ose ni toucher, ni regarder.

L’inquiétude qui se renforce avec l’imperceptible passage du jour à la nuit. Ce qui nous traverse de peur avec de l’humide au coin des yeux. Le roulement des chariots sur le sol plastique, la lumière du couloir qui s’efface derrière la porte, personnel de garde qui vous propose de quoi dormir. L’eau avalée qui ramène au propre goût de sa bouche. La sonnerie des chambres - ailleurs – et l’on ose à son tour le doigt sur le bouton rouge pour trouver auprès de l’infirmière des gestes maternels malgré sa jeunesse. Le lit baissé puis relevé avec le bruissement du moteur électrique. La lumière qui pèse sur les paupières sans les clore. Le tiraillement de la peau autour de la cicatrice et l’épuisement qui vous happe enfin avec la lente apparition du jour. Dormir et baisser la garde.

Le fauteuil de repos qui semble dire à tout à l’heure, la visite qui ouvre la porte avec la fraîcheur du dehors sur les joues et ce qu’il reste d’eux, assis sur le rebord du lit ou sur la chaise rapprochée, dans l’immédiat engourdissement des sens, trop de chaleur. Un bâillement réprimé pendant le alors comment ça va ? Redire ce qui devient une fiction à force d’être répété. Les chocolats offerts qui ramollissent sur la table de chevet étroite et le moment des soins qui oblige à quitter la chambre et de toute façon c’était l’heure de partir.
Dans le livre apporté, une histoire qui a du mal à extirper du présent. Le lointain des télévisions et la promesse d’un gain merveilleux qui s’excite dans la voix d’un animateur. Mordre dans l’orange gardée depuis le midi, et qui ne donne pas le plaisir attendu. La surprise d’une voix d’enfant dans le couloir qui ramène à l’extraordinaire de la vie quotidienne.

Uriner, gazer, saigner, ce qu’il faut mettre de soi dehors et qui d’habitude se tient loin du regard. Aller à la selle, le nouvel horizon qui autorise le manger sans perfusion. Le bleu et le rouge des trous qui accentuent la pâleur et c’est être vivant malgré la sale couleur de la peau. La traversée des couloirs pour faire circuler le sang avec les fourmillements dans le bas-ventre. L’apparition d’une autre douleur à l’horizontal sur un brancard, des cheveux tristes qui dépassent de la couverture. Ne penser rien, s’en tenir à soi. Les chaussons qui frottent sur le sol encore mouillé, les chariots le long des murs avec les plateaux-repas en désordre, les sacs de linge sale et le vrac des produits de nettoyage, parfois une blouse blanche avec un sourire parce que l’on sort bientôt, et disparaît aussitôt dans l’ouverture d’une porte. L’ennui a perdu de l’épaisseur.

Et ce que l’on retrouve de soi dans l’attente du partir, l’audace d’un rouge à lèvres sous la brutalité du néon. Dénouer le lien avec ceux des autres chambres encore recroquevillés sur le territoire occupé de leur corps. Ranger ses affaires, jeter la boîte de chocolats et les journaux froissés. Hésiter devant le verre d’eau tiède, une envie de vin blanc frais qui fait resurgir la vitalité de l’ailleurs. Le dossier médical et la carte vitale dans le sac à main. La chambre vidée qui retrouve l’anonymat et se rend disponible pour un autre corps à guérir. En attendant le médecin pour l’autorisation de sortir, devant la fenêtre entrouverte, réapprendre la fraîcheur du dehors. Un oubli de ciel bleu dans la grisaille de novembre. Soi,ici, comme un intrus.

Dernière mise à jour lundi 8 décembre : Obsession usine ici et Guyotat - ici -

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Petite pause d'une semaine ou deux : le temps que le corps compose - se mette sur pause - se pose sur le billard - s'expose à la médecine - se recompose et revienne dire ici la suite....

 

 

 

 

 

 

 

 

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Deux mois et plus... Penser tous les jours au contenu, à la régularité, à la forme et le temps que ça prend. Martine Sonnet qui me le dit dans un mail : le temps donné au site qui est pris sur le temps de lecture.

Se sentir obligé et tant mieux, car il s'agit bien de creuser un sillon littéraire. Eviter le déversoir paresseux ou le narcissique gueuloir. Mais cela prend du temps ou plutôt de l'énergie. Chez moi, l'envie que la forme torde le contenu de mes textes. Que cela ouvre un espace de recherche. Mêler mieux l'image, les mots et le son. Se prendre au sérieux et se méfier de l'outil qui avale les mots à grande vitesse, archive mieux que le papier mais caresse immédiatement dans le sens de l'égo. Mise en forme propre et rapide qui donne le sentiment du fini, du bien léché très vite. Je saisis, je norme, je forme et le tour est joué. Ce qui a été écrit fait-il sens pour autant ?

Continuer tout de même. Quelque chose se cherche... Je cherche quelque chose. J'avance dans le blanc de l'écran.

Dernière mise à jour : lundi 17 novembre ici - même et Tentative sonore 4 ci-dessous. 

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J'ai le tremblement du doute qui rend l'écriture prétentieuse. A vouloir la tenir droite, elle s'épanche. Elle cherche à plaire. Elle devient vaine - elle se regarde péniblement écrire - Alors il faudrait s'en débarrasser ou plus simplement oser ce que suggère le très beau passage du texte d'Annie Zadek dans Vivant :

"Il faut arrêter d'écrire. Il faut agir. Fendre du bois.
Il faut travailler de ses mains,
faire sa chambre, allumer son poêle (...)
Je n'ai rien écrit aujourd'hui.
Je n'écrirai rien demain.
Cela semble mauvais mais c'est bien.
Je ne veux plus écrire mais être.
"

En ce qui me concerne, j'aimerais parfois m'en débarrasser. Couper court. Mais tout est dans le parfois. C'est ce chien d'écriture qui me revient. Celui qui s'excite contre ma jambe, la queue frétillante. Petit chien laid parce que je ne l'ai pas choisi et qui contre ma jambe quémande. Le dos rond, les pattes-avant perdues dans l'air mais les deux pattes-arrières bien posées sur le sol. Il sait la bonne posture. Il me veut pour assouvir son plaisir solitaire qui a malheureusement besoin de moi.

Au début, je m'autorise à repousser, doucement, ce chien qui n'est pas le mien même s'il m'a voulue. Léger mouvement de la jambe qui renvoie à distance. Et l'animal se soumet, un instant, à cet éloignement sans me lâcher des yeux. Puis il revient s'agripper à ma jambe, alors je dois oser un peu plus de violence. Et carrément le coup de pied. Et la honte m'envahit car c'est moi le sale objet de son désir - au chien. Je suis celle qui maltraite l'animal. Celle qui a osé le coup de pied. De désavouer son désir à ce tas de poils, me rend douteuse à mon tour.

Alors je me raccroche à l'écriture des autres, jusqu'à l'obsession. Je m'accroche à la jambe des écrivains comme pour ce passage du texte d'Emmanuel Hocquard dans ma Haie que j'ai souvent lu en atelier :

"...Ces poètes-là me font penser aux chiens chinois qui rongent de vieux os tout blancs sur lesquels il n’y a depuis longtemps plus rien à ronger. Mais à force de s’énerver les dents sur eux, ils se blessent les gencives et finissent ainsi par leur trouver du goût. Le goût de leur propre sang."

L'écriture ne me lâche pas.

Dernière mise à jour dimanche 9 novembre du côté des usines ici et une tentative sonore ici.

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deuxflaques

Elle a 16 ans, un corps de femme aux rires d'enfant. Cet âge que je n'ai pas aimé avoir. Elle regarde l'écran de l'ordinateur par dessus mon épaule. Je travaille sur le site. Les photos l'intéressent, mais elle s'étonne que je mette en ligne des photos ratées. Elle nomme raté ce que je vois comme un flou expressif (une hésitation de l'image). Je lui dis cela, elle hausse vaguement les épaules. Quelque chose de ridiculement précieux dans mon propos, je le sens bien.

Puis elle me dit : pourquoi tu fais ça ?. Non ce n'est pas exact, elle dit : pourquoi tu fais TOUT ça ? Quelque chose dans la voix qui exprime le doute. Tant d'énergie donnée pour un si maigre résultat.

Je ne dis rien. J'ai déjà exprimé ma difficulté à justifier un travail qui s'impose sans que je sache exactement pourquoi. Souvent j'ai envie de répondre, parce qu'il le faut bien. Est-ce une réelle impuissance à trouver une réponse juste ou une forme de paresse intellectuelle ? Une paresse qui me fait aimer les notes, le bref, les fragments. Suis-je incapable de creuser ma pensée ?

Et puis ce TOUT dans sa question. Comme si elle s'inquiétait que je fasse TOUT un monde avec des mots. A-t-elle peur que je m'oublie sur l'écran ? Dans l'écran ? Ce Tout qui est si peu par rapport au travail que j'aimerais mener.

J'imagine combien il doit lui être étrange de me voir passer plusieurs heures devant l'écran. L'écran qui semble vouloir aspirer celui qui se tient devant.

Pourquoi je fais TOUT ça ? Aurait-elle aimé que je dise : pour toi. A-t-elle une place dans mon site ? Parler d'elle, en fait l'objet, le sujet, mais est-ce de ça dont elle a besoin. Peut-être qu'elle voudrait que tourne la tête, que je la regarde. Que je me dégage de l'écran et des mots. Que je la regarde vraiment, ailleurs que sur l'écran. Elle ne veut pas être seulement une photo floue ou ratée. Elle qui a 16 ans et un corps de femme aux rires d'enfant.

Dernière mise à jour jeudi 30 octobre sur Obsession Usine ici ou  sur Pina Bausch - ici

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Presque 45 jours - Ce dimanche, Francois Koltès, auteur de Petit homme tu pleures , et moi sommes les invités de la librairie Géronimo à Metz. Il y a beaucoup de monde présent, malgré le soleil qui inciterait plutôt à profiter de la terrasse, au pied de l'impressionnante cathédrale juste à côté. Le livre de François Koltès tourne autour d'un drame survenue en 1961 à Metz, une ratonnade organisée par des militaires dans le quartier arabe de Metz, après une fusillade du FLN dans un dancing. Plusieurs morts et un long silence.

Mon livre aussi raconte le silence, dans cette région de l'Est après la deuxième guerre mondiale alors qu'il était difficile de poser la question du que faisais-tu pendant la guerre ? Tant les situations étaient différentes dans ces lieux frontaliers. Malgré eux ? Malgré nous ?

Belle écoute et bel échange avec la salle. Concernée.

Au moment des signatures. Un très vieux monsieur s'approche. De ses mains tremblantes, il ouvre son passeport et me le donne à lire. J'ose à peine lever les yeux. Pourquoi ce passeport tendu vers moi ? Je lis tout de même : Charles Swiatly. Le nom et le prénom de mon père. Un homonyme. Je le regarde et reconnais le nez typique de la branche paternelle. Ce nez qualifié tantôt d'indien ou de juif par l'entourage.

Un grand beau nez busqué et aussi des yeux ronds et vifs. Une ressemblance. Puis il me pose des questions sur mon père et je ne sais rien répondre. Je ne sais rien de son histoire. Pas même le lieu d'origine de sa famille en Pologne. J'ai honte de ne pouvoir rien lui dire de plus. Il range son passeport et me donne son adresse sur un bout de papier.

Depuis j'ai égaré plusieurs fois ce papier. Ce matin encore, il était introuvable. Je me suis souvenue que cet homme avait un passeport français, alors que mon père fut, jusqu'à sa mort, un réfugié polonais. Moi-même, réfugiée polonaise jusqu'à l'âge de dix ans. Et depuis française - au pédigrée douteux - avec les lois Pasqua.

Depuis cette rencontre, quelque chose me tracasse. Je ne sais quoi. Un pan d'histoire resté dans le silence. Pourquoi cet homme devant moi avec le nom et le nez de mon père ? Le passé a tremblé devant mes yeux. Les vivants sont parfois des fantômes.

Dernière mise à jour - mercredi 22 octobre du côté des ateliers - ici

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Un mois d'existence et ce que cela signifie l'obligation (pourquoi ce mot s'impose-t-il) de tenir à jour le site. Faire qu'il existe et donne envie à certains d'y revenir. Un site pour faire venir les autres ? Et continuer à noter, lister, sérier... travail porteur pour moi. La preuve en est mon livre Boire. Lors de la journée Remue.net au café Les Voraces à Lyon, j'ai eu l'occasion de relire la toute première version du livre, une série de phrases publiée par Catherine Jackson dans sa revue Notes. Le titre était : notes pour cesser de boire. Deux - trois pages de phrases brèves :

Elle dit ne pas pouvoir s'endormir si elle ne boit pas.

Sa table de nuit est collante de bière renversée. Elle vomit plusieurs fois par jour.

Je ne l'ai jamais vu saoule.

6 bouteilles de bière dans les sacoches du mini vélo, 4 autres dans le panier accroché au guidon. J'ai peur de tomber.

Je ne sais plus quelle année elle a cessé de boire du jour au lendemain.

Quelques phrases qui s'alignent et pourtant tout le livre est là. Je retrouve d'ailleurs ces mêmes quelques lignes en début des paragraphes qui constituent le livre Boire édité cette année par Ego comme X. A deux ou trois mots près, elle sont identiques d'une version à l'autre. Comme s'il avait suffit ouvrir ces petits bouts de phrases pour que le texte surgisse. Déplier ce que chacune contenait. Chaque phrase de la liste fonctionne comme un marque page de la mémoire. Petits drapeaux que l'on plante dans la terre pour dire : il faudra creuser-là.

J'ai été très contente d'apprendre que Lionel Tran des décapantes éditions TerreNoire utilise dans ses ateliers d'écriture les deux versions du texte pour illustrer l'évolution d'un chantier d'écriture. Surtout qu'écrire une liste peut paraître parfois un peu dérisoire face à l'ampleur d'un livre et pourtant les exemples ne manquent pas dans le rayonnage des libraires, sans parler des livres constitués en entier ou en partie de listes dont je parle régulièrement ici ou là.

Dernière mise à jour : lundi 13 octobre - du côté des usines - ici

 

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pommes

Une vingtaine de jours que le site est ouvert. J'y pense tout le temps avec pour obsession que cela fasse sens. Et en même temps l'envie d'écrire sans réfléchir. Ne pas revenir sur les textes écrits sauf pour les fautes d'orthographe (ah ! le mot de faute pour qualifier des erreurs) et parfois quelques précisions ajoutées ou petits resserrements de phrases. Et le sentiment d'une multitude de chantiers qui pourraient s'ouvrir ici.

Visite du site des autres. Voir la fréquence des mises à jour. Regarder s'ils sont là. Comme l'on viendrait rendre visite à un ami dans son appartement : je suis passée et tu n'étais pas là. Oui sur certains sites, beaucoup d'absence.

Regardez quel angle d'écriture a été choisi. Préférer que les écrivains parlent d'écriture et de littérature plutôt que de politique ou préférer qu'ils utilisent la littérature pour dire la politique. Un peu fatiguée des commentaires sur tel ou tel événement.

Découvrir des nouveaux auteurs, des nouveaux lieux. Découvrir avec surprise que l'on parle parfois de moi ou de l'un de mes livres.

Un monde qui s'est agrandi autour de l'écrire et du faire écrire.

Puis - se demander si cela ne reste pas trop à la surface - avoir envie de creuser encore mais quoi exactement - quelque chose de la surface justement. Avancer comme sur l'étendu lisse d'un étang gelé. J'écris cela sans savoir exactement ce que je cherche à dire. Creuser encore ou glisser. Glisser sur le lisse du temps jusqu'à y rencontrer un arbre. L'écriture parfois me devance et je dois me lire et me relire pour que surgisse l'idée d'un texte.

Ces mots-là comme note d'aujourd'hui.

Dernière mise à jour vendredi 2 octobre notamment avec les notes - ici

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SalomeDanse

Dix jours que mon site est en ligne et la question d'un ami m'obsède : tu l'écris pour qui ? Et la seule réponse que je trouve : pour être lu. Ce qui est guère différent d'un chantier livre. Sauf qu'avec un livre, on n'est jamais certain qu'il sera publié.

Ill ne s'agit pas de remplacer le livre en écrivant sur le net mais d'offrir aux lecteurs le chantier ouvert de l'écriture. De donner à lire ce qui se cherche, tâtonne et qui, chez moi, existait et existe encore dans les carnets : la prise de notes. Une manière d'écrire différente du journal (d'ailleurs je ne tiens pas de journal). Je n'y arrive pas - un sentiment de dégoût au bout de deux trois semaines m'empêche de le poursuivre. Donc je collectionne un certain nombre de tentatives de journaux.

Et l'envie aussi d'explorer à ma façon un territoire qui permet d'écrire avec des entrées différentes et d'y mêler la voix des lecteurs attentifs voire complices. Pas sous la forme d'un forum qui vire trop vite au Café du commerce, mais de proposer une insertion ici ou là.

Ecrire sur un site offre ce territoire excitant de l'écriture immédiatement accessible tout en prenant le risque de donner à lire ce qui n'est pas achevé. Ce qui n'est pas passé et repassé sur l'établi.

Partager des tentatives. Oui, décidément, tentative est un mot qui me convient car il convoque l'envie de réussir tout en soulignant l'aspect délicat du là - maintenant. Comme pendant les lectures à voix haute qu'il ne faut pas trop préparer au risque de perdre la fragile présence du corps. François Bon en parle très bien sur son site.

Donc un site comme lieu de tentative d'écriture.

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Premier jour de mise en ligne - Le bleu n'est pas une couleur qui m'est intime. Mais cela s'est imposé ainsi, même si je me méfie du joli que le mot bleu peut laisser entendre. Le trait bleu sur la feuille, nostalgie de l'écriture à l'encre… et bien non.
Une trace bleue c'est plus violent. Comme la veine que l'on voit battre sous la peau et prendre du relief. L'appel au rasoir et c'est du rouge qui jaillit.
C'est l'ecchymose. La trace laissée par les coups sur la peau et sous la peau. La douleur (qui s'efface).
Les bleus de l'enfance parce que jouer est dangereux. Coups de pédale du vélo, murs à gravir, frères batailleurs. Parce que grandir est dangereux et les claques parties trop vite.

Le bleu absent du ciel de Lorraine et qu'il restait le bleu de la tenue de travail des ouvriers, troqué plus tard pour le bleu des Schtroumpfs, parc d'attractions qui donne des emplois aux chômeurs. Et le père qui fait «bleu » quand il oublie d'aller au boulot.
Blau en allemand qui signifie aussi être ivre.
L'obstination du bleu Klein

Fond d'écran de l'ordinateur.

Bleu métallisé des eaux profondes qui réinventent le vert.

La fumée bleutée d'une cigarette - Gitane, Gauloise, paquets bleus - les cigarettes que je ne fume plus. Mais toujours l'envie.

L'encre noire du tatouage qui bleuit avec le temps. Mon tatouage d'avant la mode. La trace, l'empreinte, la cicatrice, le souvenir, le gravé. Une histoire de peau. Dans la peau.

Bleu palpitant.

La trace bleue - pourquoi pas.


 

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