[le site de Fabienne Swiatly ]

Le fond d'écran de l’ordinateur qui aspire.

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Il me reçoit dans la salle à manger de sa maison, sa femme prépare le café et offre les gâteaux. On parle des chantiers de l'Atlantique. Il y est entré en 56, il avait 14 ans. Il me montre son marron, le badge qui servait à pointer. Je découvre, collée dessus, la photo d'un petit gars, un enfant. Entré comme mousse puis  devenu traceur de coque, un métier noble. Plans tracés grandeur nature sur un grand parquet en bois. Une salle immense. Il se souvient, raconte. Le froid mais le salaire intéressant et cette fierté d'appartenir à la navale. J'écoute, je note, je regarde le gamin sur le badge et je rate la photo. Décidément, Saint-Nazaire m'impose souvent du flou. Il raconte la croisière sur le France offert par les gars au moment de la retraite, et la fierté quand le commandant le présente aux autres voyageurs et exprime sa joie d'avoir un des bâtisseurs à bord. Il raconte les grèves de 67, deux mois sans reprendre le boulot, la solidarité entre les ouvriers. Il raconte aussi les problèmes d'alcool, la centaine de cafés dans la rue de Trignac vers les chantiers, quartier Penhoët. La paye touchée en liquide et dépensée en liquide. Il raconte des histoires qui ne sont pas tout à fait inconnues, mais qui, dites-là avec la photo du petit mousse posée devant soi, ajoute un réalisme qui bouleverse. On parle encore du France, des méthaniers et des nouveaux paquebots, toujours plus grands, des buildings flottants qui trimballent plus de 3000 touristes. Moins de gueule c'est sûr : Oui, mais, ça a ramené le boulot à Saint-Nazaire. 

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Après un long moment d'écriture, balade dans la campagne aux alentours. Fesses molles, dos vrillé, se tenir loin de l'écran. A cette heure de l'après-midi où il fait presque nuit, je marche vite. Il fait frais. Je pense à celle qui nous a quittés, il y a quelques jours, Françoise Héritier et même si je ne la connaissais pas personnellement, j'ai envie d'écrire : celle qui m'a quittée. Pas toujours besoin des corps pour se sentir proche. J'avance. Le souffle des chevaux me surprend avant même d'apercevoir leur silhouette. Sur le chemin me reviennent le nom, les visages, les histoires d'autres femmes qui m'ont quittée, pas des sœurs, pas des mères mais d’irremplaçables compagnes de route. Celles dont les écrits, les propos et aussi l'art de vivre m'ont aidée à exister, j'allais écrire à m'inventer. Je murmure leurs noms sur le chemin où je suis seule : Thérèse Clerc, Hannah Arendt, Anne Dufourmantel, Marguerite Duras, Susan Sontag, Jeanne Moreau, Christine Daure-Serfaty... Je marche avec mon chagrin mais, pas un chagrin qui engloutit les forces, bien au contraire. Elles sont  présences, là tout de suite, sur le chemin boueux qui contourne les champs. Je marche, personne ne sait que je suis là, et c'est un grisant sentiment de liberté. Dans le taillis noir, arbres sans feuilles, quelques cris d'oiseaux dont je ne saurais dire si ce sont ceux du jour ou de la nuit

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Saint-Nazaire. Photo floue d'un soir où le soleil se retirait du jour avec un certain panache. Choisir la plus floue parce qu'il y a tant de clichés sur cette ville et les chantiers qui se concentrent dans le quartier de Méan-Penhoët que j'ai du mal à trouver des mots justes. Alors pour l'heure, moi qui ne suis ici à Saint-Nazaire que depuis dix jours, je préfère me tenir dans le flou de ma résidence même si je rencontre, chaque jour, ceux du travail de nuit, des horaires décalés. Et bientôt celles du ménage tôt le matin. Une résidence permis par le CCP, le centre de culture populaire. Je questionne, je note et je me méfie de la carte postale. Je rencontre des gars qui bossent, qui triment, qui s’abiment la santé avec les trois-huit pour construire ces énormes paquebots qui emporteront leurs milliers de passagers consommer du voyage comme on se sert dans les rayons d'un hypermarché. De toute façon sur les paquebots on y monte jamais, me dit un jeune charpentier fer rencontré dans le bar de la base sous-marine, et je ne sais pas si c'est du regret, de l'indifférence ou peut-être même une forme de résistance. Il raconte aussi les visites des chantiers organisées par l'office du tourisme mais jamais dans son atelier à lui,  trop vieux, trop sale. Les vieilles ampoules jaunes, ça ne fait pas rêver les touristes. Je note, je prends des photos floues. Il est des villes qui vous rendent modeste. 

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Parfois. Rien. Parfois rien ne vient. On voudrait écrire quand même. On s'obstine. Écrire c'est notre métier. Notre mode d'expression. Mais rien. La barre verticale clignote sur l'écran blanc. Sans impatiente, sans dépit.  On se dit à soi-même : si tu n'as rien à dire, tais-toi !  Va faire des photos ! Va marcher sur le chemin !  Lis un livre ! Mais, le problème est qu'on a rien envie de faire. On aligne tout de même quelques lignes pour le bruit familier des doigts sur le clavier. Pour l'alignement des phrases. On insiste. Contre l'écran, contre soi. La page blanche, l'écran vide c'est avant tout la peur de ce qui pourrait s'écrire. Ce qui pourrait surgir. Parce que ce serait trop violent, trop impudique. Pire ce serait mou. Le mou de son propre corps. Le mou de ses propres pensées. L'absence de courage. On voudrait secouer le cocotier. Ébranler la blogosphère (oui on utilise parfois des mots pareils ). Tirer sur la corde ou donner le coup de hache qui soit de la littérature. Mais non. C'est mou. On a cherché dans les mots des autres et on n'a pas trouvé de quoi pimenter sa prose. Alors on aligne. On relit. On hausse les épaules. Les yeux s'échappent vers la fenêtre mais  les nuages gris rosé du ciel ne parviennent pas à électriser ni la phrase, ni le paragraphe. On a mis noir sur blanc l'absence de goût d'une journée. On espère que demain... et on flanque un point final au tout, ça au moins cela fait un peu de bruit.

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Château de Chaumont sur Loire. Catherine de Médicis y a vécu, Madame de Staël aussi ainsi que le prince Henri-Amédée de Broglie. On visite la chambre du roi, de la reine, la salle de garde, la salle du conseil. Meubles d'époque, tapisserie restaurée. On s'y croirait. C'est impressionnant. Beau ? Je ne sais pas. Des artistes ont investi les lieux dont Sarkis qui s'est installé dans les combles, là où dormaient les domestiques. Peintures écaillées, restes de tapisserie, meubles poussiéreux. Dans les cuisines aussi des installations artistiques mais plus de traces des étagères, des crémaillères, des ustensiles. Comme dans nombre de châteaux, sont mis en évidence les modes de vie, les objets, les œuvres des nantis, des aristocrates. Les employés, les artisans... les petites gens qui trimaient, cuisinaient, entretenaient sont quasi inexistants dans l'histoire du lieu. Disparus. Quelques effets dans les combles et les oubliettes de l'histoire. J'avais vécu la même expérience au Havre avec une exposition sur la vie d'un grand paquebot dont j'ai oublié le nom. Des photos de voyageurs, des gros plans sur les personnes célèbres, la salle de repas, les ponts de première classe mais quasi rien sur le personnel et les marins. Pas de soutes, de salles des machines, de cuisines... Le monde du travail évacué de l'historique, de l'histoire. Il est certain qu'on prenait rarement son valet de chambre ou sa bonne en photo, mais il pourrait y avoir une forme de reconstitution ou des témoignages écrits. Ah mais que je suis sotte, je n'avais qu'à visiter un écomusée. L'éternelle histoire des classes sociales.L'oeuvre au centre de la photo est de l'artiste Sarkis

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Cinq euros de moins par mois, ce n'est rien pour celui qui n'a jamais cherché désespérément dans ses poches, le fond de son sac, dans ses tiroirs de quoi s'acheter un paquet de café, des tickets de métro, un paquet de cigarettes, une boite de paracétamol, du pain etc. Cinq euros  ? De la chiure de mouche pour ceux qui ont des salaires correctes, des frais professionnels remboursés, des primes annuelles, des voitures de fonction et la gratuité aux spectacles, musées etc. Ceux qui ont de la chance d'avoir les moyens de vivre décemment et bien plus. Cinq euros enlevés à l'allocation logement pour eux ce n'est rien. Il faut être un sans dents, un gagne-petit, un moins que rien pour s'offusquer de perdre si peu. Pourtant cinq euros c'est une vraie perte pour ceux qui gagnent peu. Oui Monsieur Macron, oui Messieurs et Mesdames les Ministres, en France il y a beaucoup de personnes et pas seulement des chômeurs mais aussi des bas salaires, des précaires pour qui cinq euros est un vrai manque. Cette mesure est un acte de mépris, que dire d'autre, même si l'APL vient surtout enrichir les propriétaires et qu'il faudrait vivre dans un monde où ceux qui travaillent, étudient, élèvent des enfants, participent à la vie sociale devraient non pas obtenir des aides mais un salaire décent. Pour l'heure, cette réduction est un acte qui en dit long sur ceux qui la décident. Alors j'espère, oui vraiment, j'espère que ces cinq euros se transformeront en une fameuse goutte d'eau qui fera déborder le vase. Celle qui va ébranler l'édifice de ceux qui trouvent raisonnable voire audacieuse une telle décision. Ceux qui ont les dents longues, les poches garnies et qui se mettent en marche sans prendre garde si leurs pas en avant écrasent les citoyens du pays. Cinq euros :  le prix d'un crachat. 

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La prison. Six séances d'écriture de deux heures. Un groupe qui varie de 7 à 8 personnes. Des hommes qui purgent de courtes et longues peines. Je les amène à écrire dans le cadre du festival des Arpenteurs : Toucher au vif. Je viens avec des livres, des textes et on écrit. Toujours la même étrange sensation, l'incongru de moi, une femme libre, face à des hommes détenus. Les temps d'écriture sont courts. D'abord parler : la détention, la famille au dehors, les informations pratiques. Je laisse faire. Parmi eux un taiseux. Pas un mot. Mais il est là à chaque séance. Je leur lis de la poésie, on en discute puis je les invite à écrire dans des cahiers, sur des feuilles A3, sur des affiches au mur. La première question est toujours : Vous n'avez pas peur ? Il est vrai que je suis seule avec eux. Porte verrouillée. Seulement une alarme que je ne sors jamais du sac à main. Non, je n'ai pas peur. Aujourd'hui on a pas mal ri, je me sens comme un frangine (j'ai vécu avec quatre frères). Puis un moment important, structurant alors que j'insiste pour qu'ils ne se contentent pas du premier jet et ça râle dans un premier temps (le fonctionnement de la prison les infantilise énormément). J'explique que l'exigence est une forme de respect. Que j'ai confiance en leur capacité à chercher plus loin. Ils acquiescent. Chacun à leur manière. Groupe hétéroclite. Aiton, prison moderne au pied du Massif des Bauges. Soleil toute la journée. Chaleur étouffante. Pas facile de rester concentrés. Le plus jeune d'entre eux, le plus abimé aussi, bouche édentée et corps maigre, me dit que ce qui lui manque le plus c'est de toucher un arbre. Effectivement pas un seul arbre dans les différentes cours de la prison. L'arbre qui est comme un humain pour lui, alors dès qu'il sera sorti, la première chose qu'il fera, c'est d'enlacer le premier arbre croisé. Sur mon carnet j'écris : L'homme qui voulait enlacer un arbre. A la fin de l’atelier, on se serre la main. On se dit à la prochaine. Deux séances encore et ce sera fini. Sur le parking, dans la chaleur oppressante de la canicule de juin, il me faut fouiller longtemps dans mon sac avant de retrouver la clé de ma voiture. Je ne sais pas quoi penser, ni ressentir alors je prépare mentalement la séance suivante. Touchée au vif.   

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Cette bassine émaillée achetée dans un vide-grenier m'a donnée envie de me laver comme pendant mon enfance, celle dans la maison sans salle de bain où on se nettoyait dans la cuisine. Parce qu'il n'y avait pas de chauffage, pas d'eau chaude et peu d'intimité, j'avais pris l'habitude de me laver en privilégiant une partie du corps. Il y avait le jour des pieds, le jour des mains, des cheveux ... Je me lavais avec un minimum d'eau et dans une relation très lente et douce avec mon corps. Je m'attardais. Chez moi maintenant il y a une douche et c'est pratique mais, en retrouvant avec cette bassine émaillée les gestes d'avant, je me suis demandé pourquoi j'avais abandonné cette façon de me laver, de prendre soin de mon corps ? A quel moment, j'avais décidé que la douche c'était mieux alors que personnellement j'aime ce rapport à la lenteur et à la sobriété. La question n'est pas de savoir ce qui est préférable en général, mais pourquoi j'ai abandonné une pratique qui me plaisait et me correspondait ? Tout en laissant  mes pieds tranquillement reposer dans l'eau savonneuse, j'ai eu le sentiment que beaucoup de faits, de gestes dans ma vie n'étaient pas des choix individuels. Que je m'étais laissé imposer des pratiques au prétexte que c'était mieux, que c'était moderne, que c'était de gauche. Oui le mot de gauche est peut-être incongru ici, pourtant cela s'impose à moi depuis quelques jours, semaines, mois. Comment me défaire de l'habit confortable mais usé pour retrouver un chemin vers l'avenir. Pour agir. La gauche est morte, celle en laquelle j'ai cru en 1981 et à qui j'ai laissé trop souvent décider de mes choix. En disant ces mots, j'évacue la peur et une vaine colère. Je me débarrasse de mes vieux habits et je vais prendre le temps de renouer avec ce que je suis, et ce qui me donne envie d'être avec d'autres. Ne pas laisser l'aigreur s'installer en moi. Et, si le mot de gauche ne m'est plus utile, quels autres mots me viendront à l'esprit. J'ai envie d'aller sur le chemin en sifflotant ... 

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Ils étaient onze assis sur leur petit tas de légitimité. Deux sont sortis vainqueurs et les pleureuses - qui sont aussi des hommes - des réseaux sociaux se sont mit en branle. Leur petit tas a eux n'ayant pas gagné, il leur fallait gagner la guerre des commentaires : et de qui, de quoi, et de comment et bulletin blanc. Et que je vais quitter le pays, et que je vais rendre mon passeport et que je ne suis pas content.e. Et que je râle et que je pleure. Mon petit tas à moi serait le seul, le vrai, le beau tas. Pourtant, nous avons tous en main de quoi lancer, organiser ou soutenir des contre-pouvoirs. Et plutôt que de trier nos poubelles, trions nous envies, nos possibles et réfléchissons à qui nous sommes et de quoi nous avons besoin. Qu'est-ce qui dans nos vies nous rend si dépendant.es. du pouvoir d'achat par exemple. POUVOIR D'ACHAT. Débarrassons-nous de cette maladie et demandons-nous quel désespoir nous pousse à imaginer que la possession va nous rendre heureux ? Admettons nos erreurs et tant mieux si nous en avons fait car cela nous donne une belle marge de manœuvre pour tenter de réussir autre chose. Croire qu'un tel ou une telle nous sauvera de la catastrophe ou nous y enverrait forcément, c'est effectivement avoir perdu tout pouvoir de décision. Alors dans ce cas-là, oui on peut s'asseoir sur son petit tas et pleurer. Cela fait de l'effet sur les réseaux sociaux et dans les médias, mais aucun sur la classe dominante qui a toujours aimé les suiveurs, les râleurs, les gardiens et gardiennes de petits tas. 

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Evguenia Iroslavskai 776 a

Pendant longtemps j'ai cru qu'ils existaient peu de femmes artistes. Peu de peintres, d'écrivaines, de photographes ... J'avais intégré le discours qu'étant tenues à l'écart du monde culturel, elles n'avaient pas eu le goût et encore moins le génie de la création. Force est de constater que c'était un mensonge. Depuis que leurs œuvres ont quitté les zones d'ombre de l’Histoire, le constat est plutôt qu'elles n'avaient pas accès à la notoriété pour beaucoup d'entre elles. De nos jours, grâce aux femmes chercheuses, enseignantes, sociologues, écrivaines ... et aussi à des hommes féministes,  nous avons accès à des figures de femmes très différentes de mon imaginaire d'enfant. Et c'est comme si j'avais enfin accès à une autre part de ma personne. Ainsi, le récit d'Evguénnia Iroslavskaïa-Markon éditée dans Fiction & Cie - La Révoltée, nous donne à lire la brève vie d'une jeune femme singulière, dérangeante, obstinée. Fusillée en 1931 à l'âge de 29 ans par la Police d’État de l'Union Soviétique (GPU) pour terrorisme, elle était une militante anarchiste qui a choisi de partager la vie des truands, des voyous, des gens de la rue, persuadée que ces derniers étaient les vrais révolutionnaires. Si on ne souscrit pas forcément à son point de vue, elle nous plonge grâce à une écriture directe et sans fioritures dans le quotidien des marginaux, des prostituées, des enfants de la rue. Elle-même, malgré son handicap - elle a été amputée des deux pieds - se spécialisera dans le vol de valises en gare. Le récit de la compagne du poète russe Alexandre Iaroslavski fusillé quelques mois avant elle, malheureusement aussi court que sa vie, est également un témoignage brûlant sur la persécution des anarchistes par les bolchéviks, qui participèrent pourtant activement à la Révolution du peuple Russe. Traduction de Valéry Kislov.

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Parce que j'ai eu aujourd'hui après la restitution à la Médiathèque Fabrice Melquiot,  un mot d'Enzo et Steve : " Le montage est fabuleux car on a entendu tous les mots sortis de notre bouche, mais pas avec notre voix, ça fait bizarre mais ça fait réfléchir car c'était des phrases qu'on pensais pas être capable de dire ". J'ai réfléchi à tous les ateliers et rencontres que j'ai animées depuis près de quinze ans et il me faut constater que ce sont les actions menées avec les jeunes qui ont été les plus réussis. De la primaire à Sciences Po, j'arrive à mettre leur écriture en mouvement. Une psychologue un jour m'a dit : Mais qu'est-ce que vous leur faites en atelier ? Et j'ai répondu, tout simplement : Écrire. De cette écriture qui nécessite de retourner en soi et d'apporter à la surface de la feuille ou de l'écran quelque chose de juste. De l'autobiographie pourrait-on dire, mais le terme est réducteur car il ne suffit pas de convoquer la mémoire pour écrire un texte qui peut-être lu par d'autres. Il faut lui donner une forme. Peut-être, ai-je encore en moi le souvenir très fort de qui j'étais petite puis adolescente, et comment l'écriture et la littérature m'ont permis d'entrer en résilience pour utiliser un mot à la mode. Elles m'ont aidée à me détacher de ma famille et de me saisir de mon histoire sociale. De passer de la fille d'ouvrier à une femme issue de la classe ouvrière. De l'individuel au collectif, de la plainte à la création. Écriture et littérature m'ont permis de renouer avec mes origines étrangères et la langue allemande. De réfléchir à ce que signifie avoir été  réfugiée polonaise sur mes papiers jusqu'à l'âge de 12 avant avant de devenir Française. Si j'aime faire écrire les jeunes enfants, c'est qu'ils sont porteurs d'une certaine confiance en l'avenir. Les adolescents sont traversés, quant à eux,  par de fulgurantes pulsions de vie qui viennent se frotter à celles de la mort. Cela ne me fait pas peur et eux non plus. Vie, mort. Notre destin à tous. Alors oui, mon métier est de les mettre en chemin vers l'écriture pour dire le monde et leur monde. Et j'ai envie de rajouter : j'en suis fière. Cette fierté je veux la partager avec tous ceux qui transmettent, partage la culture non pas pour distraire mais avec la conviction forte qu'elle permet de s'émanciper. 

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Ce que je vois, existe-t-il ? Qu'est-ce que je vois exactement ? Ce que je peux en dire vient prendre sa source où ? Pendant mon viron - une de ces balades d'une ou deux heures dont j'ai besoin pour me dérouiller les muscles, les neurones et aussi pour m'éloigner de l'ordinateur - Je ne regarde plus mon environnement de la même manière depuis quelques années. Là où je voyais un paysage bucolique avec sa verdure, ses vaches paisibles, ses fermes où on vit au rythme de la nature, je vois des usines à viande, des champs de pesticides, des lieux de la maltraitance et de l'épuisement de la terre. Ce que je voyais avant, j'y croyais. Ce que je vois maintenant, j'y crois aussi. Heureusement que ces temps de marche me donnent de l'énergie car je pourrais en revenir très déprimée. Mais cela m'interroge ensuite sur tout ce que je crois savoir du monde qui m'entoure. Qu'est-ce qui oriente mon regard ? Influe mes pensées ? Sentiment de revenir à l'adolescence où nous aimions, enfermées dans les toilettes de l'internat, creuser la question : Qu'est-ce que la liberté ? tout en fumant des Boyard papier maïs. Je ne fume plus mais je me questionne toujours avec la même naïveté. Sentiment étrange que même si j'ai les pieds dans la gadoue et que je peux frotter la peau des vaches, le monde du dehors est aussi un monde virtuel. Que la vie est une fiction. 

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1 - Journée grise. Lente. L'écriture est difficile quand soudain la lumière du dehors s'endurcit. Ce pourrait être la nuit en plein jour. Le massif des Bauges s'efface totalement du paysage. Je délaisse l'ordinateur. J'ai une bonne raison de ne plus écrire, le spectacle est derrière la fenêtre. Lourds flocons qui recouvrent les arbres et le bâti. Il neige. Quelque chose s'allège à l'intérieur de mon corps. Je respire mieux. Événement. La neige qui tombe est toujours un événement pour moi. Le même sentiment que lorsque j'étais enfant : Il m'arrive enfin quelque chose. Quelque chose de miraculeux dans le sens du prodigieux de la vie. Instant fugace. Le bonheur ? Alors je reste longtemps derrière la fenêtre à ne rien faire d'autre que regarder la neige tomber. Aucune lassitude. La neige devient épaisseur. Le blanc s'impose. Puis je prends des photo et la magie de l'instant a disparu. Je me rassois. Je retourne à l'écran. Je retourne à l'écriture. 

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