[le site de Fabienne Swiatly ]

La trace bleue ce n'est presque jamais l'encre.

IMG 6925

A cause de l'orage il fait sombre dans la cuisine à même pas 17h, mais on a pas envie d'allumer la lumière. On boit un sirop de génépi, c'est tout ce que j'ai à offrir, quatre jours seulement que je suis installée dans ce nouvel appartement des quais de Saône. Mais parfois l'essentiel est d'être ensemble et de parler. Elle connait bien la poésie, les poètes, les éditeurs ... alors on finit par discuter de la place de l'écriture poétique et notre désillusion - ce n'est pas le mot juste - de notre chagrin ou  peut-être colère ? Le vent se lève, une fenêtre claque, nous n'allumons toujours pas et dans la semi-obscurité du moment je lui lis un extrait de L'écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith que François Bon a eu la formidable idée de traduire. Je dialogue avec ce livre de puis plusieurs jours : # Face à une quantité accessible de textes sans aucun précédent, le problème n'est pas d'en écrire plus ; plutôt d'apprendre à négocier avec ce gigantesque amas existant ... # Le livre traite du langage à l'âge de numérique. Nos verres sont vides. Je raconte mon désarroi devant tous ces textes de poésie qui s'éditent - plus d'une dizaine de mails dans ce sens par semaine (et je ne reçois pas tous les avis de naissance) - qui me donne le sentiment (je publie également de la poésie) d'appartenir à un monde littéraire qui se contente de poser sa petite crotte. Qu'importe que la poésie ne se vende pas, se lise peu, s'entende peu, ne rapporte rien ou quasi à ceux qui l'écrivent. L'essentiel est de faire sa petite crotte ... Bien de ces crottes ne nous donnent ni à voir, ni à entendre de cet incroyable mutation que le numérique produit sur notre langage ou notre perception du langage. Et cet attachement au livre alors que de la pensée circule sur nombre d'autres supports. Je ne lui propose pas un autre verre de sirop de génépi, c'est vite écœurant. Alors nous parlons de ces lieux de la poésie (pas tous je sais pas tous) où les livres s'exhibent et qui nous semblent si poussiéreux et terriblement déconnectés. L'impression de participer à des enterrements plus qu'à des révolutions. Puis on se tait elle et moi et comme nous n'avons toujours pas envie d'allumer, on décide de se quitter. Après avoir débarrassé la table de ses deux verres, je regarde ma bibliothèque : nursery ou cimetière ? Sur l'ordinateur, je cherche de la musique puis j'ouvre grand la fenêtre, quelques éclairs dans le ciel très noir et c'est bon d'écouter la grande Etta James chanter  : I just want to make love to you.