[le site de Fabienne Swiatly ]

L'encre du tatouage qui bleuit avec le temps.

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Vivants, ils auraient erré dans cette île se confrontant à l'administration, aux lois et aux nécessités de l'Europe qui ne peut accueillir toute la misère du monde. Morts, ils ont droit à un cercueil en bois, une rose rouge pour les adultes, un lys blanc pour les enfants. Vivants, ils auraient côtoyé des grimaces, des mains menaçantes et des dos tournés. Morts, des hommes et des femmes viennent s'incliner devant leur dépouille, les yeux mouillés. Vivants, ils auraient été des usurpateurs, des détrousseurs, des profiteurs des aides publiques. Morts, ils retrouvent lentement nom, prénom et un début d'histoire que des experts reconstituent à renfort d'ADN. Vivants, ils seraient des nègres, des roms, des terroristes, des sans papiers, des voleurs de poule. Morts, ils sont Syriens, Érythréens, Somaliens, pères, mères, filles, fils, frères et sœurs. Vivants, ils entraînent en prison ceux qui les aident (incitation à la clandestinité). Morts, ils donnent naissance à d'humbles héros que la caméra traque (assistance à personne en danger). Vivants, ils auraient pu nous raconter leur pays, rire de nos petites peurs, donner une nouvelle couleur à nos rues, enrichir notre langue, élever leurs enfants... Ils sont morts et nous sommes pétrifiés dans le couloir de nos vies étroites. Une éternité de silence.