[le site de Fabienne Swiatly ]

Le fond d'écran de l’ordinateur qui aspire.

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Il est des villes comme des rencontres amoureuses, parfois il y a coup de foudre. Sentiment inexplicable mais tangible. Physique. C'est là et on ne peut pas lutter contre. De retour du Haut Adige et des Dolomites, j'ai traversé la ville de Gênes. Je n'en savais pas  grand chose hormis l'effondrement tragique du Viaduc Morandi en 2018. Je traverse la ville et je suis saisie. Prolifération d'immeubles (assez similaires au premier coup d’œil) singularité de la répétition de stores du même vert foncé. Une urbanisation qui donne à la fois un sentiment d'ordre et de chaos. Je traverse la ville et mes yeux sont happés, fascinés. Où est le centre ? Comment appréhender cette ville séduisante et inquiétante à la fois. Je m'imagine la conquérir à pied malgré son immensité, ses entrelacements de montées, d'escaliers, de recoins. J'hésite à m'y arrêter de suite car il fait très chaud. Lourd. L'air semble chargé de sable. Je voudrais me baigner, je longe la ville par sa côte plus de 40km de long, mais je n'arrive pas à trouver un endroit où me poser. Les plages privatisées où il faut louer transat et parasol me découragent. Trop de monde Trop de bruits. J'abandonne et repars dans l'autre sens, les avenues sont larges, ça circule bien. Je n'ai pas encore la bonne énergie pour rencontrer cette ville. Je reviendrai. Direction Sanremo et la frontière française. Mes yeux enregistrent, happent les dégradés d'ocre, les villas cossues et les maisons lépreuses, l'étonnant du port. Oui je reviendrai et Gênes viendra se déployer dans le texte que j'ai repris :  Jusqu'où la ville ? Une évocation fragmentée et très subjective de Lyon, Marseille, Saint-Nazaire, Berlin et maintenant Gênes. Le livre de Benoit Vincent : GEnove, villes épuisées publié au Nouvel Attila sera mon guide. Oui y retourner et peut-être que soufflera la Maccaja, ce vent où se mêlent chaleur et humidité. Peut-être. Mon excitation est joyeuse et créative.

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Membre fantôme. C'est ainsi qu'on nomme le membre amputé qui reste présent de manière sensible, nerveuse dans le corps jusqu'à provoquer des douleurs. J'ai découvert qu'un corps social pouvait ressentir un membre fantôme. Comme femme je l'ai identifié petit à petit. Rien à voir en tout cas avec la présupposée frustration féminine quant à l'absence de pénis entre ses jambes. Surtout depuis que j'ai appris que je possédais également un bel et grand organe intérieur. En fait depuis l'enfance, j'ai été amputée d'une part de l'histoire, de l'héritage des femmes, réduites à celle de mères, épouses et autres seconds rôles. Il y a eu quelques exceptions comme les figures de Georges Sand ou Marie Curie qui servaient de paravent puisque l'exception confirme la règle. Et j'ai cru ceux, parfois des hommes de savoir, qui prétendaient que les femmes n'avaient jamais produit de grandes œuvres car tenues à l'écart de ces activités. Depuis quelques années des femmes chercheuses, historiennes, sociologues, artistes... déterrent le nom et l'histoire de nombre de femmes qui en d'autres temps se sont appropriées les arts, les sciences, le travail sans qu'on veuille en garder trace. Heureusement mes sœurs fantômes retrouvent voix au chapitres et me rendent ainsi l’entièreté de mon corps. Très récemment ce fut avec le film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, où on voit des femmes faire ou tenter de faire œuvre. Avec cette séquence éloquente où trois femmes décident en plein 18ème siècle de peindre un avortement (Ce tableau a peut-être existé). Puis il y a eu un passage du Livre Sorcières de Mona Chollet où elle nous invite à ne  plus dire qu'au Moyen-Age on brûlait des sorcières mais qu'on brûlait bel et bien des femmes. L'importance des mots, du choix des mot. Une simple phrase qui remet l'histoire à l'endroit et depuis je comprends mieux ce qui a été perpétré à l'encontre de femmes qui avaient pour certaines du pouvoir ou un pouvoir. J'ai vécu longtemps dans l'ignorance. Et maintenant, je m'interroge sur cette volonté de réduire la place des femmes. Parfois même de les effacer du tableau. Un effacement qui récemment s'exprimer dans une forte réticence à féminiser certains noms de métier. Au nom de quoi exactement ? Pour quoi exactement ? Je repense aux militantes des années 70 qui scandaient : Mon corps m'appartient ! Et nous pouvons ajouter maintenant : encore fallait-il qu'il fusse entier...

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Les cimetières comme lieu de promenade, d'inspiration. Petite déjà c'était un espac de liberté pour moi. Ma mère frottait la pierre, changeait les fleurs et moi je courais sans surveillance entre les stèles. Dans chaque allée une découverte : les poèmes tendres et kitsch gravés dans le marbre, une sculpture originale - sûrement un artiste,  des prénoms qui convoquent la fin du 19ème et le début du 20ème siècle : Augustine, Abel , Léontine, Aimé, Étiennette, Modeste, Paulette ... Les tombes des grandes familles qui en imposent jusque dans la mort ou encore ceux qui précisent les métiers : égyptologue, archéologue,musicien. Des médailles et titres honorifiques. Des traces de franc-maçonnerie. Parfois une stèle où la date du décès est la seule information,  rappellant l'anonymat de certaines morts. J'avance au hasard, m’arrête ici ou là, et parfois l'émotion des vies qui se comptent en jours : A mon petit Bonhomme. Dans les cimetières, je pense à la vie, je me sens en vie.  Formidable réservoir à histoires. Au cimetière de Loyasse dans les hauteurs de Lyon, la vue sur la ville y est superbe. L'ambiance sereine. Beaucoup d'oiseaux. Et on y trouve toujours de l'eau potable et des toilettes. Parfois on s'étonne d'un nom suivi d'une date de naissance mais celle de la mort reste en suspend. Ces personnes viennent-elles parfois sur leur propre tombe ? Apprivoiser leur mort ? Il y a aussi les prêtres qui ont droit à un carré aménagé grâce aux subsides d'une riche famille lyonnaise. Que des hommes (j'ai pu poser un caillou sur la tombe de  Luc Moreau qui fut aumônier à la prison et militant de l’Observatoire International des Prisons, l'OIP. Nous étions amis.) Les sœurs, les nonnes sont regroupées dans des tombes communes, et cette inscription sur l'une d'elle :  Servantes du Saint Sacrement. Les servantes de l’église. Ce qui nous confirme le peu charitable sexisme de l'Institution. Observer discrètement aussi ceux qui viennent entretenir les tombes, des femmes le plus souvent. Femmes au service. Et ce jour-là un enterrement avec en musique de fond du rap écouté fort par les ouvriers du chantier d'à côté. Et enfin cette photo sur une stèle aux inscriptions illisibles. Ce beau gars qu'on croirait sorti du film Querelle de Fassbinder. Une gueule d'amour. Un homme sans nom, sans dates, sans épitaphe et qui vient exister un bref moment sur ce blog. Tout un monde à quelques pas de la basilique de Fourvière. Je m'y promène comme dans un livre d'histoire.

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C'était après les cinq jours de formation, ceux sur les outils de l'atelier d'écriture, que j'aime tant animer. Mais de la fatigue tout de même, le dernier jour et sur le lit en rentrant, de suite je me suis étendue, perdue, oubliée. Puis le réveil, subitement, vers minuit, plus envie de dormir et le besoin d'aller marcher. De me dégourdir les jambes. Je suis partie de la gare Saint Paul dans le vieux Lyon jusqu'à l'Institut Lumière quartier Monplaisir. Et la lumière était partout. Des belles lumières et aussi des moches, des inutiles qui éclairaient des vitrines sans intérêt, des entrées sans mystères, des monuments sans vie. J'ai ri de moi car je m'obstine à éteindre toutes les pièces non occupées de mon appartement. Écologie de bonne conscience. Mais Lyon se veut éclairée, dépensière et lumineuse. Pas d'interrupteur. J'ai marché encore. La nuit était aussi ivresse. Dans les rues, sur les terrasses, les quais, les pelouses, ça buvait. Beaucoup. Puis ça titubait sur les vélos, les trottinettes, les bords de fleuve, les bouts de trottoirs. Rue de la Guillotière, j'ai vu une belle et grande femme noire virer de son bar un autre homme noir bien plus petit qu'elle. Il a bégayé : Mais tu vas pas me taper quand même, et elle lui a flanqué une sacrée claque sur l'épaule. Il est reparti piteux et vacillant sous les éclairages publiques. Toujours pas d'interrupteur. Je marchais engrangeant des instantanées de vie nocturne, moi qui ai souvent vacillé aussi dans les rues de Lyon. Rue des Frères Lumière, l'ambiance était plus calme mais toujours autant d'ampoules, de néons et de leds allumés, même derrière les grilles où un mannequin exposait son cuir. Pour qui ?  Pourquoi ? Photographier. Noter. Certains soirs traverser la ville comme un long travelling jusqu'à ce que l'écriture s'impose. Arrêt sur image. Alors il est temps de rentrer chez soi.

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Lire. Tout un dimanche. Après une semaine chargée en trajets, rencontres, animations et aussi une gastroscopie. Examen où il m'a été dit plusieurs fois que ce n'était rien. Rien d'avaler une caméra qu'on vous fait glisser par le nez. Rien d'avaler une pâte anesthésiante, rien de respirer un spray également anesthésiant, rien de se laisser gonfler et inspecter l'estomac, rien de ne pouvoir déglutir. Rien de vous laisser seule ensuite sur un  brancard après vous avoir conseillé de ne rien boire, rien manger dans l'heure qui suit au risque de vous étouffer. Au revoir et n'oubliez pas de passer au secrétariat. Gestes intrusifs donc rien. Examens nécessaires mais quelques mots pour souligner que oui ce n'est pas rien, auraient suffi. Retour en voiture Lyon - Saint Claude. Je m'arrête vingt minutes avant d'arriver à destination. Épuisée. Je m'endors sur la banquette arrière pendant une heure. Rien ! Alors ce dimanche de pluie et surtout sans contraintes, je laisse l'ordinateur fermé et passe ma journée au lit ou presque. Lecture. Il pleut. Plusieurs livres ouverts et  entrouverts et ce sont les Neiges du Kilimandjaro d'Hemingway qui m'embarquent. Quelques nouvelles qui m'entrainent en des lieux qui me sont et me resteront définitivement étrangers  : chasse au lion, safari sous tente avec boissons presque fraiches, toréadors de seconde zone, boys et memsahib, buffets de gare comme il n'en existe plus. Et  des personnages féminins, un peu lointaines qui parlent au nom de toutes les femmes. Autre époque. Je tourne et me retourne dans les draps. Changer de position. Toute une journée au lit se peut être fatigant. Se lever pour se dégourdir. Un café. Une pomme. Retour dans le lit. J'écris vaguement quelque chose dans mon carnet. Puis Hemingway se saisit à nouveau de moi. Les taies d'oreillers tantôt bien raides dans le dos, tantôt pliées et repliées sous la tête. Livre en version poche aux pages jaunies, odeur désagréable (Rien à faire, pour moi les livres sentent la chimie donc aucune nostalgie par rapport à l'odeur du papier). La nuit s'installe. J'écoute le Masque et la Plume cinéma. Leur mauvaise fois me fait rire. Je n'écoute jamais les dimanches dédiés à la littérature car là je ne ris plus . Demain je me lèverai tôt.

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L'importance des mots pendant la propagande. Car c'est bien cela qu'ils et elles font sur les ondes des radios, dans les journaux... les professionnels du politique. Faire passer le discours. Mais parfois, à les écouter attentivement, on distingue ce qu'ils ont vraiment en tête. Celui là est invité sur France Inter, Guillaume Larrivé, député de l'Yonne et secrétaire délégué des Républicains. Quelques jours après les échauffourées à Paris, il n'a de mots trop forts pour analyser la situation, des mots sans concession : émeute, saccage, incompétence, guérilla urbaine, changement de braquet, démission, groupuscule, cyber infiltration, etc. Il discoure longuement là-dessus, va jusqu'à dire que  ces violences arrangent le gouvernement. Il est intarissable. Quand la journaliste évoque les 45 000 mille manifestants réunis pour le Climat, il souffle et prend une voix un tantinet méprisante. Il n'a pas manifesté même s'il trouve que c'est sympathique comme démarche mais ses responsabilités l’appelaient ailleurs. Et de toute façon, ajoute-t-il, cela ne changera pas grand chose au Schmilblick.  Puis il se débrouille pour passer à autre sujet. Son attitude est très révélatrice : la violence mérite qu'on s'y attarde, qu'on la questionne, qu'on en fasse un sujet alors qu'une mobilisation pacifiste cela n'a pas plus d'intérêt qu'un jeu télévisé. Faudra-t-il, alors, que les milliers de manifestants pour le climat s'habillent de noir, cassent des vitrines et viennent se frotter aux policiers, aux militaires et autres gardiens de la paix, pour qu'un politique s'y intéresse un tant soit peu ? Apparemment le schmilblick a besoin d'être sérieusement secoué pour qu'il devienne sujet. Un sujet d'intérêt. # photo du spectacle : " Et tous ensemble nous avancerons seuls" mis en scène par Nicolas Ramond.

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1 - La forme d'une ville, Lyon -  1982. Je ne veux pas vivre à Lyon mais j'y suis plus ou moins contrainte. Je ne veux pas de cette ville bourgeoise, franc-maçonne, envahie par le brouillard et qui ne semble posséder qu'une seule voie, éternellement dédiée aux embouteillages : le tunnel de Fourvière. La ville est livrée au gang des lyonnais et à la quenelle, c'est ce qui se dit à Paris où je vis. Des connaissances me suggèrent de chercher à la Croix-Rousse, sur les pentes. Et je trouve très vite un immense appartement rue des Tables Claudiennes, au-dessus des Clochards Célestes, lieu qui existe toujours. Parquet au sol, fenêtres immenses, moulures au plafond. Pas de salle de bain mais 120 mètres carrés pour l'équivalent de 100 euros par mois, je ne fais pas la fine bouche. Radiateurs à bain d'huile dans toutes les pièces, le compteur tourne, on s'en fout, on a trafiqué le compteur EDF. Les gestes écologiques se limitent à apposer un Nucléaire Non Merci sur le capot de nos vieilles caisses qui distribuent de la particule avec générosité. Le stationnement est gratuit un peu partout. Les pentes sont le repère des mouvements libertaires, leur journal IRL s'imprime rue Burdeau mais je lis religieusement Libération. Le restaurant alternatif les Tables Rabattues va prendre pour nom l'Opéra Bouffe.  On y mange pour pas cher et on y croise des potes, des artistes, des militants et militantes de gauche. François Mitterrand est encore l'icône de mes espoirs même si j'ai trouvé ridicule L'Homme à la rose chanté par Barbara. En quelques semaines, j'appartiens à un réseau dynamique et joyeux. On s'interpelle d'une fenêtre à l'autre. Mimmo et Gemma sont un bout d'Italie à eux deux. J'aime les entendre parler, m'expliquer avec un bel accent que les pentes ce n'est pas le plateau. J'oublie Paris. Aux Clochards Célestes, l'Arfi joue des musiques déconcertantes pour la très jeune femme que je suis. Lyon commence le lifting de ses façades et je découvre que ledit brouillard est un poncif entretenu par la rumeur et les écrits de Stendhal. Par contre Francisque Collomb est bel et bien un maire fade et sans ampleur qui rejoindra Bruno Mégret quand Michel Noir prendra la mairie. En quelques semaines, je me sens habitante de ce village où on monte ou descend tout le temps... et il arrive même de descendre des montées. Quant à Mimmo il est resté fidèle à sa Croix-Rousse qu'il nous donne à voir sur le site des Ateliers de Création libertaire,  ici

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Soleil de février comme un sourire qui enrobe toute la ville. Levée tôt, je me laisse faire par cette promesse de retour du printemps. Je n'écoute pas les commentaires pessimistes : pas normal, trop tôt dans la saison, dérèglement climatique... Ma seule certitude : ce soleil du dimanche illumine les habitants et les façades, réveille les plantes et déjà ça miaule derrière les bosquets. De retour dans l'appartement, je tire le rideau sur la fenêtre, chambre éclairée comme un jour d'été. Allongée sur le lit me reviennent les rencontres de la semaine passée et toutes les langues partagées, entendues, écrites : pachto, arabe dialectal marocain, roumain, portugais, italien, farsi, bambara, italien... et l'anglais comme langue commune. Un anglais pauvre mais très utile. Des prénoms, des visages, des histoires de migrations. Cette après-midi, je me repasse le film de ma dernière semaine de résidence à la Maison de la poésie du Jura ... et les mots d'Omer, lycéen de 16 ans venu écrire samedi matin et qui s'étonne, à prendre des notes sur Saint-Claude : Je ne l'avais jamais vue comme ça ma ville. Saint Claude que de jeunes migrants afghans ont surnommé San-Close parce que parfois l'étroit des rues ne sied pas toujours à l'envie d'ailleurs, au besoin de sentir le sang couler vite dans ses veines. Je pense à cela sur mon lit refuge, dehors les voix des promeneurs, des passants et des passantes. Je me sens ailleurs mais pas éloignée. Le rideau rouge est une belle  invitation à la rêverie. Je retrouve cette langueur de  l'adolescence où je trainais sur mon lit à Amnéville. Pas de smartphones, pas d'écrans, pas d'alertes ... Juste cet apprentissage du vivre avec soi et quand l'ennui était trop prégnant : la main cherchait un livre. Un gros livre de préférence pour que ça dure. Aujourd'hui ma main cherche quoi ? 

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Trajet de nuit jusqu'à la Maison de la poésie du Jura. La neige qui tombe, accélère le paysage. Effets optiques, la route semble vouloir me happer. Nuit sombre dans le contraste des congères, la radio est une présence rassurante. Les voix chaudes de derrière les micros et le flamenco revisité de Rosalía. Je pense encore une fois aux ateliers à venir, aux élèves de la première L du Pré Saint Sauveur et que je voudrais tellement les embarquer plus loin que leur désir de me plaire ou d'en finir avec la consigne point barre. Voudrais ... Voudrais. Charles Pennequin m'a bien aidé lors de la dernière séquence, lu dans Au ras des pâquerettes : j'écris à tout et je traverse rien ...) Oui le texte des autres, alliés en littérature, qui m'aident à vaincre le carcan des écritures scolaires. Qui cette fois-ci : Dupin ? Arno Calleja ? Edith Azam ? Laurence Vielle ? Les essuies-glace s'emballent, je revisite mentalement quelques propositions auxquelles j'ai donné des titres qui ne parlent souvent qu'à moi : Le charme discret de la liste - Ce qu'emporte le vent - Les huit faces d'une émotion + 1 - L'étendu du ciel dans une flaque d'eau ... A la radio Michka Assayas égrène des noms de groupe, de musiciens que je ne connais pas : Panda Bear, Blood Orange. Tant et tant de nouveautés pour moi ... Vertige. Je viens d'une époque où les albums mettaient du temps à tourner sur la platine personnelle. Une année parfois entre la première écoute et l'achat. Le désir s'installait dans un bel espace temps. A l'atelier d'écriture je les laisse écouter de la musique, écouteurs qui isolent. Leur lire un texte personnel ou leur faire entendre l'impro enregistrée sur le téléphone : Ich kann es noch - Je le peux encore ?  Belvédère de Cinquétral, plus que deux tournants et je serai arrivée. La neige fond, je coupe la radio et sur Whatsapp un ami s'inquiète : Tu prends des photos en conduisant ? # Résidence Mon cœur balance (entre deux langues) - Maison de la poésie Transjurasienne #

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Je marche sur la neige gelée. Craquements à chaque pas. Depuis la nuit des temps la neige gelée craque sous les pieds des marcheurs. Je marche pour préparer l’atelier de demain avec la classe de première L du lycée de Saint Claude. Traces de pas dans la neige : lièvres, chevreuils, chats et le dessin régulier des semelles d’autres marcheurs. Je suis des traces. Je regarde des traces. L’atelier de demain me tracasse sans que je sache vraiment pourquoi. Je voudrais qu'il mette les élèves en mouvement. Pourquoi ce besoin de faire faire écrire les autres ? Parce qu’un jour l’écriture et la lecture m’ont sauvé la vie ? Non ce n'était  pas un jour, mais au fur et à mesure des livres ouverts, des livres lus et des mots écrits, la littérature m’a solidifiée. Elle m’a mise debout. Elle m’a donné une ossature pour avancer libre. Elle m’a émancipée pour que je puisse faire des choix loin des exigences ou plutôt des non exigences de mes parents. Des personnes ont permis que j’ouvre des livres et  que j’entre en conversation avec la pensée d’hommes et de femmes écrivaines. Que je me nourrisse du savoir d’hommes et de femmes qui n’avaient pas mon âge, pas la même histoire ou alors si, justement qui avaient une histoire proche. Écrire c’est entrer en conversation avec sa mémoire, ses savoirs et aussi ses ignorances. Je marche, la neige craque toujours. Le soleil se cache derrière les arbres. Une rivière coule sous la glace, puis je me suis dit : et toi ? Si tu devais écrire un texte en convoquant une autre langue que ferais-tu ? Pas la langue allemande que tu connais déjà bien, que tu manipules régulièrement. Comment ferais-tu avec l’anglais par exemple ? L’anglais … Je marche et un bout de phrase s’impose. Même pas un bout de phrases, deux mots brefs : Hey baby ! Pourquoi ces deux mots ? Deux mots surgi d’un film en noir et blanc ? Lui smoking et elle cigarette élégante. Deux mots surgi d’une chanson qui swingue ? Hey Baby ! La vie comme dans une chanson. La vie comme dans un film. Un soldat américain, un GI qui interpelle une jeune femme allemande. Une toute jeune femme. Elle lui sourit car la guerre est terminée. Elle lui sourit car les hommes encore vivants ne seront plus envoyés au front. Elle lui sourit parce qu’elle n’est pas morte et qu’il est beau dans son uniforme. Hey baby ! dit l’Américain et la jeune femme lui sourit encore. Hey baby ! Il répète et la jeune femme le suit. Elle croit à l’amour. Elle veut bien se rapprocher. Elle dit oui à la vie. Sie sagt ja. La jeune femme fait swinguer son corps et celui de l’Américain. Puis la jeune femme ne danse plus. Elle pleure … c’est la vie aussi. Là dans son ventre, un enfant va naitre qui ne parlera que l’allemand.  Elle dira Mein kleiner Schatz à son enfant. Mon petit trésor. Trésor de guerre. Deux petits mots ont réveillé une lointaine histoire en moi. Les mots en savent parfois long sur nous ! # Résidence Mon cœur balance (entre deux langues) - Maison de la poésie Transjurasienne #

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J'entre dans le premier salon de coiffure près de chez moi quai Pierre Scize. Petit salon sans musique, sans radio, sans rendez-vous. Très vite je suis au chœur d'une pièce de théâtre, d'un moment de vie. Elle a 72 ans, se nomme Olga, son père était Géorgien. Elle a ouvert ce salon en 67. Arrive une copine et c'est elle qui me lavera les cheveux, arrive sa sœur jumelle qui balaie tout en racontant la mort de son mari, elle a été championne de France de bowling, arrive un jeune gars qui prépare le café pour tout le monde : Il a juste besoin d'un tour d'oreille. Les téléphones sonnent, n'importe qui répond. On fait des blagues à l'interlocuteur. Ça parle fort, de tout, de Macron, du film Leto, des bienfaits du gingembre, des changements dans le quartier, de la disparition du café Chez Paulette. Étourdissant et drôle. Elle me fait une jolie coupe. Je paie et je dis : A la prochaine en sortant. Olga est ravie : Oui à la prochaine.

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Je n'ai pas vu passer le 18 au 19, happée par la lecture d'une biographie de Zola. Quelques pétards peut-être... et de toute façon, je m'en fous. Des années que je me tiens à distance de ce moment festif parce que je ne supporte pas l'idée de démarrer la nouvelle année avec une gueule de bois ou de la fatigue dans le corps. Le 1er janvier, j'aime me lever tôt et si possible aller marcher. Ce jour-là le centre-ville était couvert de vomi et de tessons de bouteilles alors j'ai choisi de marcher dans les hauteurs de la colline qui prie (de moins en moins), pour regarder la ville de haut. La lumière était grise mais l'air vif. Comme souvent quand je suis du côté de Fourvière, mes pas me mènent au cimetière de Loyasse, le cimetière des riches. Grands noms de la bourgeoisie et de la franc-maçonnerie lyonnaise qui aiment à se retrouver même dans la mort. Des pyramides, des colonnes puissantes, des pleureuses aux bras accueillants ... jusqu'aux précisions qui étalent titres honorifiques, diplômes et médailles, le tout gravé dans la pierre. Les prêtres ont droit à des tombes individuelles avec leur nom dans un carré sponsorisé par les chanoines Joseph et Antoine Caille... les nonnes sont enterrées dans un même caveau sans précisions individuelles. Ce cimetière en dit long sur la ville et son histoire. Puis la cloche de fermeture a été sonnée par un joli jeune homme en costume. Il était l'heure de redescendre.  Dévalant les escaliers (oui les cimetières me rendent joyeuse) j'ai pensé à  la  sonde New Horizons qui a survolé à l'aube Ultima Thulé, un astéroïde qui se balade dans la ceinture de Kuiper à quelques 6,4 milliards de kilomètres de la terre... Cette pensée m'a fait du bien en ce jour où le trop plein de réel finit par se dégueuler sur le trottoir. Se projeter loin car comment poursuivre, avancer, vivre sans un début de rêve. Aller voir ailleurs si j'y suis ...

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J'avais été frappée, en 2002, entre les deux tours de la présidentielle par l'absence de slogans, de revendications parmi les lycéens qui manifestaient contre la possibilité du FN au pouvoir. Ils et elles avançaient dans les rues de Lyon, plutôt nombreux,  en poussant de longs cris rauques. La vague de cris cessait, ils marchaient, puis cela reprenait lentement. Quelque chose de sauvage, de profond mais sans mots. Sans mots pour dire, nommer et inventer l'avenir. C'était non à l'oppression au présent, sans faire de place à l'utopie. Cela m'avait profondément troublée. Aujourd'hui encore, il me semble qu'au-delà des revendications très terre à terre, il y a une absence de mots pour penser une autre façon de vivre ensemble. Baisse des impôts, revalorisation du salaire minimum... nécessaires sans doute, mais quoi d'autre ?  Quand je prends le temps de lire des articles de fond (et surtout ne pas regarder la surenchère d'images en continue qui manipule la réalité pour agir sur l'émotion et pas la réflexion) ce que j'entends aussi c'est le plaisir vécu par les gilets jaunes à se retrouver, à faire du commun, à se prouver qu'à plusieurs, on peut faire vaciller le pouvoir en place. Alors le grand défi, malgré la diversité des personnes concernées, sera d'inventer de fabriquer des modèles économiques équitables à l'instar de la permaculture face à l'agriculture intensive. Inventer. Ne pas craindre de se tromper et ce qui adviendra c'est du possible. Après mai 68,  malgré le machisme ambiant dans pas mal de parties et mouvements dits révolutionnaires, ce sont les femmes qui ont su s'appuyer sur ce bel élan pour faire évoluer leurs droits. Alors oui quelque chose de fort a eu lieu, a encore lieu. Alors ne nous privons pas de rêver un peu. Beaucoup. 

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