[le site de Fabienne Swiatly ]

Le fond d'écran de l’ordinateur qui aspire.

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Début juillet, déménagement dans la maison en bois. Maison construite par mon compagnon. Il sait faire cela construire une maison pour nous abriter. Depuis, il me semble que l'écriture est une bien mince affaire. Tout l'été sans connexion internet, sans téléphone et le portable qui passe mal. Le bien que cela fait. Que cela m'a fait. Retrouver une certaine lenteur, et si les premiers jours, quelque chose m'a manquée, très vite je me suis habituée. J'ai même écrit des lettres. A la main. Avec l'enveloppe et le timbre. Le plus difficile a été de retrouver les adresses. Je ne les inscrits plus nulle part, certaines de les retrouver grâce aux mails ou l'annuaire électronique. Comme il y avait les livres à ranger, beaucoup de livres - même si j'en ai donné un grand nombre aux enfants, aux amis libraire qui vendent de l'occasion, aux invités et à la bibliothèque sauvage de la gare de Pontcharra (je ne supporte plus que les livres s'empoussièrent dans mes étagères) - j'ai pu relire et aussi découvrir que certains livres n'avaient  jamais été lus (oubliés). Tout l'été, derrière les volets clos pour se protéger de la chaleur, j'ai retrouvé une certaine lenteur et aussi une certaine distance avec l'actualité. Une brève mais bénéfique période. Depuis une semaine la prise téléphonique a été installée, le fournisseur d'accès (quel titre !) prévenu. Alors dans peu de temps, retour sur le fil du net. Je ne m'en réjouis pas mais ce sera plus simple pour travailler. Un voyage estival sans quitter la maison  et dont je suis déjà nostalgique. J'étais bien. Bien.

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Opération bénigne du genou mais qui déclenche chez moi, une panique difficile à expliquer aux autres. Chaque fois que l'on m'anesthésie, je suis persuadée que je vais mourir. Pas un simple sentiment mais une certitude. J'ai beau relire le Saut en parachute de Georges Perec dans le recueil Je suis né - Un hymne à la confiance - je panique. Alors je harcèle les infirmières comme quoi on m'a promis un calmant dès mon arrivée. Ce sentiment de panique annihile en rien ma capacité d'observation,heureusement. Épuisement d'un lieu commun. Et si je retrouve l'esthétique hygiéniste, nécessaire mais tellement rude pour l'imaginaire, des chambres d’hôpitaux, ce qui me semble avoir changé depuis mon opération en 2008, c'est que, hormis le chirurgien, tous les membres de l'équipe médicale ne sont pas français : une infirmière anglaise, une autre roumaine, une aide-soignante polonaise et un anesthésiste qui me parle avec un bel accent de l'Est. Je me dis que l'Europe c'est ça, être entourée et soignée par des étrangers. Je sais qu'ils sont embauchés parce que moins regardant sur les salaires et les horaires. Mais cela me plaît malgré tout. Comme on approche du moment crucial de l'endormissement, l'anesthésiste tente de me rassurer et moi je pleure. Sans bruit, juste des lourdes larmes qui glissent du coin de mes yeux jusqu'à mes oreilles et que je ne prends pas la peine d'essuyer. Il me dit que mes larmes provoquent ses larmes à lui, et qu'il aime pleurer car son regard plutôt bleu va virer au vert. Il me dit  : c'est beau les yeux vert clair, non ?  Je n'ai pas le temps de lui répondre que mes yeux - que je dois à un mélange de sang polonais, allemand et russe - virent également au vert quand ils baignent dans les larmes. Je n'ai le temps de rien. Je disparais et me réveille deux heures plus tard. Vivante. Larmes de joie cette fois-ci. Je ne suis pas morte. J'ai ressuscité d'entre les angoissés - pour l'instant. J'espère que l'anesthésiste aux yeux clairs n'a pas fini son service. J'aimerais savoir d'où il vient exactement. Je m'intéresse à l'Europe, moi !

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C'est un tissu acheté à Emmaüs de la Motte Servolex. Un tissu épais aux finitions soignées. Deux paires de rideaux avec imprimé sur le liseré : Romanex, garanti Boussac - modèle Bamako, grand teint lavable. Un tissu créé dans les années 50. Un tissu catalogué vintage, cette nouvelle terminologie pour dire que c'est ancien mais à la mode. Huit euros la paire qui pourrait largement se revendre cinquante, c'est ça le vintage. Bien que n'ayant nul besoin de rideaux, je les ai achetés. Sur la table du salon, ils sont posés. J'ai cherché l'histoire de la manufacture Boussac qui raisonnait de manière familière à mes oreilles, de mémoire me revenaient les mots : affaires, Christian Dior, licenciement, Afrique. Je cherche et trouve un article qui résume bien la vie de l'affairiste Marcel Boussac. Milieu aisé, soutien familial (financier) qui permet de se lancer dans le business. La première guerre mondiale qui profite : masques à gaz et tentes militaires. Connivences avec les politiques. Une deuxième guerre mondiale où il sait tisser des liens avec Vichy tout en s'attirant la sympathie des alliés. Recyclage de la toile d'avion en chemise, pantalon ... Rachat du journal l'Aurore où il chroniquera sous le nom de M. Dupont des articles qui attaquent l’État dilapideur. Décolonisation qui met à mal le trust, mais pour autant il ne veut pas licencier. Il finira par vendre le tout aux frères Willot qui renverront les salariés de Boussac pleurer dans leur tee-shirt. Sur la table du salon j'ai déplié le tissu. Je suis émue. Pourquoi ?  Je n'en sais rien. Des fantômes qui tentent de me raconter quelque chose du passé. Quelque chose dont je ne comprends pas le sens exact. J'ai écarté le tissu mais derrière,  il fait encore nuit. J'imagine les ouvriers qui ont donné vie à ce tissu et que seul le nom de Boussac reste. Les mains fantômes. 

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Se lever avec une phrase qui tourne en boucle : Faut que ça change. Puis la ressasser encore et encore. La tordre, l'essorer, la faire avouer : Quelque chose doit changer. Mais quoi ? Putain mais quoi ? Que faire de ce désir sans objet. Chercher une réponse dans le noir du café, dans l'impossibilité de se regarder dans le miroir, dans la douleur du corps qui vieillit, ouvrir un livre de Déborah Heissler et lire au hasard : C'est un jour fait de mille jours. Regarder le soleil penché du matin et voir que la vitre de la fenêtre est sale. Une envie de silence. De profond silence. C'est peut-être cela qui doit changer : Taire les conversations inutiles. Taire les bavardages médiatiques. Taire. Se taire. Vivre comme un soulagement que dans la nouvelle maison, celle du déménagement fin juin, il n'y aura pas tout de suite l'internet, même pas le téléphone. A Berlin pendant les deux mois de résidence, il n'y avait pas l'internet et j'aimais, tous les deux jours, me rendre dans la boutique du quartier turc et me connecter pour un euro. Lire mes mails et envoyer des nouvelles de manière collective. Mes chroniques berlinoises. Puis repartir dans la ville. Disponible.  Ce matin je comprends que le changement, ce serait de s'effacer de la toile un moment et partir vers ceux qui n'y sont jamais. Oui peut-être est-ce cela qui me ferait du bien. Retourner à la table d'écriture, à la photo sans la nécessité de m'exposer aussitôt. 

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Je bute sur la réalité. Je ne sais plus les mots nécessaires. Je ne sais plus la nécessité des mots. Je ne sais plus… mais est-ce bien grave ? Veux pas en rajouter. Veux pas désespérer. Veux rester solide. Veux pas être avalée par les sables mouvants. Veux croire que lire, veux croire que partager, veux croire que la poésie, veux croire que faire ensemble ... Veux  croire que j'ai la force encore. Veux croire que cela va cesser tout ce mépris et surtout la méprise. Veux croire que mon prochain n'a pas tant de haine. Veux croire que les pauvres ne seront pas les ennemis des plus pauvres. Veux croire que demain ce sera une avancée. Veux croire que les mains tendues sont des mains ouvertes. Veux croire qu'ils retrouveront du courage. Veux croire que demain, veux croire que demain, veux croire que demain ...  je ne vais pas perdre toutes mes forces. Veux croire qu'un éclat de rire finira par déchirer l'épais manteau. Veux croire que nous redresserons la nuque et nous dirons : je ne sais pas ce qu'il faut faire, mais je ne ferai pas n'importe quoi pour autant. Veux croire que nous serons plus forts que cette désespérance qui nous fait replier derrière nos écrans. Veux croire, veux croire, veux croire et je l'écris et je l'écris. Veux croire sans être obligée d'inventer des dieux. Veux croire parce que je peux m'émouvoir encore de cette force qui me traverse et qui se nomme vie. Veux croire que dehors ne sera pas seulement un territoire hostile. Veux croire que nous pouvons faire encore ensemble. Veux croire que l'émerveillement est ce qui nous met debout chaque matin et pas seulement la nécessité des ordres donnés. Veux croire qu'ils ne supporteront plus d'assassiner leur propre peuple. Veux croire que l'étranger a des histoires à nous raconter. Veux croire qu'ils défendront le corps des femmes violées. Veux croire qu'ils cesseront de nous distraire avec des émissions humiliantes. Veux croire qu'il aura envie d'autre chose que des rires glacés. Veux croire que la pisse du sportif ne sera plus le centre du monde. Veux croire que la mer transportera encore des corps vivants. Veux croire que bienvenu ne sera pas un mot désuet. Veux croire que la difficulté ne nous rendra pas impuissant. Veux croire que nous sommes encore capables de faire un pas même si la pensée est lourde. Veux croire qu'à l'enfant on offrira des rêves sans lui marcher sur les pieds. Veux croire que l'argent amassé deviendra sable entre leurs doigts stupides. Veux croire qu'ils renonceront à nous traiter d'incapables parce qu'on arrivera à leur faire peur. Veux croire qu'ils aiment leurs enfants pas seulement parce qu'il sont signes de prospérité. Veux croire  que j'aurai la force d'écrire des livres comme des crachats sur leur mépris. Veux croire que je suis encore forte. Veux croire que le silence n'est pas une impossibilité de vivre en dehors des autres. Veux croire que ma vieillesse est une aventure personnelle et pas un investissement pour chercheurs d'or gris. Veux croire que l'enthousiasme ne permet pas seulement de passer dans un jeu télévisé. Veux croire qu'ils ouvriront enfin le bouton de leurs costards de jeune communion. Veux croire que s'appeler Jodee,  Zaïre, Espérance, Hanan.. provoqueront sur nos corps des frissons de curiosité. Veux croire que la courbe de consommation ne sera pas le seul indice de nos zones de plaisir. Veux croire que des films se tourneront, des livres s'écriront, des œuvres s'inventeront. Veux croire que la jeunesse ne se contentera pas d'être du sourire dans une publicité. Veux croire que la complexité du monde n'est pas  une crampe à mon imaginaire. Veux croire que les femmes se serviront de leurs talons hauts pour frapper ceux qui les regardent comme des idiotes. Veux croire que nous relirons encore et encore de la poésie. Veux croire que mes seins sauront s'émouvoir d'un main caressante. Veux croire que mon sexe restera une prairie humide. Veux croire que l'amour ne regardera que ceux qui s'aiment. Veux croire qu'on s'ennuiera à lire leurs pubs et qu'ils ne s’en rendront pas compte tout de suite. Veux croire qu'on se roulera dans la boue comme dans un bon vieux festival. Veux croire qu'on aura toujours honte de repousser un enfant qu'il tende la main ou pas. Veux croire que nous nous baignerons dans des eaux libres. Veux croire que mon enfant ne me regardera pas comme un poids dans son budget. Veux croire que la couleur de la peau est une possibilité de colorer le monde. Veux croire que sur Google le mot esprit nous proposera autre chose qu'une marque de fringue. Veux croire  … (travail en cours ... Forcément)

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Tenir tête à la désespérance et lire des phrases ou des histoires qui font du bien, mais je ne lis pas cela. je n'y parviens pas.  Je lis Victor Klemperer, je lis L’œuf du serpent d'Ingmar Bergman, je lis des articles de fond sur la terrible nuit  à Cologne, je vois le fusil pointé par cet homme vers les manifestants qui soutiennent les migrants de Calais (les pauvres remontés contre les pauvres), j'écoute le vain débat sur les 35 heures sans que personne ne parvienne à réinventer une nouvelle façon de partager le travail. Et nos vies semblent liées, affreusement, à la seule courbe du pouvoir d'achat. Venir au monde et se battre pour son pouvoir d'achat ... ? Alors j'ai du mal à écrire. J'ai du mal à prendre des photos. Malgré le réchauffement climatique quelque chose de gelée en moi et lorsque une sensation plus chaude vient me remuer, elle est souvent empreinte de tristesse. Il est des cadavres que je ne parviens pas à enterrer. Sur un carnet j'ai inscrit Zone de distraction. Quelque chose qui pourrait s'écrire sur cette inépuisable possibilité de se distraire dans une absence totale de ritualisation. Seul.e devant son écran on peut se gaver de films, documentaires, jeux en coupant court sur les génériques. S'absenter de la réalité tout en s'y frottant tous les jours. Les réseaux sociaux participent aussi à cette ambiguïté. Dans le village où je vis, ce que je sais de Calais, de Lampedusa, des bidonvilles français, de la colère des agriculteurs, des anti-uber m'arrivent par internet mais à  l'épicerie, au bout de l'impasse, dans la salle commune de la mairie, dans la salle d'attente du médecin ... ces événements ne sont jamais nommés. On se salue et le plus souvent, on parle de l'absence de neige. Pourtant nous portons bien cette même boule au ventre ? Celle que le dessinateur Luz nomme Ginette dans son formidable livre Catharsis. Livre où il ose la faire exister. Il lui parle. Il lui donne une forme, incertaine et laide, mais bien réelle. J'aimerais y arriver. Arriver à nommer ce qui chez moi n'est pas une boule mais une épaisse brume grise qui plombe ma capacité à rêver et surtout à agir.  Les textes que je lis s'inscrivent dans la période après la crise boursière de 29, ce qui n'est pas la même situation que maintenant (quoique), mais le point commun se situe dans une forme de dépression collective, de paupérisation de la classe moyenne et de haine (peur) de l'étranger. Une angoisse difficile à cerner à l'époque mais, impossible d'y échapper sauf à se mettre collectivement en mouvement pour réagir. Serrer les rangs. Beaucoup le feront mais ils ne prendront pas une juste direction. Nous le savons maintenant car nous avons compté leurs victimes. Ce matin, alors que la lumière est si belle dehors, je tente de donner un nom à cette brume qui m'envahit et c'est le mot impuissance qui me vient. Quand je lui aurai trouvé un petit nom, quand j'aurai trouvé le moyen d'en rire et quand je la reconnaitrai chez d'autres gens alors peut-être parviendrons-nous à entrer en action et à tenir tête à ceux qui n'ont plus que la haine pour se sentir exister. Peut-être.     Dessins©Luz

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Ausschlafen est une locution verbale allemande constituée de la préposition aus (qui indique une direction du dedans vers le dehors) et le verbe dormir. Ce verbe est difficile à traduire en français, en tout cas pour moi élevée par une mère allemande. L'équivalent  français : dormir de tout son saoul, ne raconte pas tout à fait la même chose. Elle est plus passive et ne se résume pas en un verbe. En allemand, cela donne l'impression que le dormeur prend vraiment part à sa volonté de dormir. Et c'est l'expérience que j'ai vécu hier en me couchant à 8 heures et en me levant douze plus tard. J'ai senti qu'il me fallait dormir activement. Alors j'ai pris soin de ne boire aucun excitant de la journée, de  rien manger avant de me coucher et je me suis aussgeschlaffen. Ainsi j'ai dormi comme depuis longtemps cela ne m’était plus arrivé.  J'ai dormi tout ce qu'il y avait à dormir en moi. Des semaines de travail d'écriture, plusieurs dossiers à rédiger et à chiffrer, de pénibles trajets en voiture, des heures de disponibilité et d'inventivité dans les ateliers avec les petits et les grands et sans parler de toute la violence des actes terroristes et des actes de guerre qui s'imposent dans notre vie quotidienne (j'aurais dû commencer par cela dans ma liste). On aimerait alors, telle la Belle au bois dormant, s'endormir pour cent ans. Pour se réveiller dans quelle époque ? Hier c'était plus court, mais c'était dormir et endormir du trop de fatigue, du trop de connexion, du trop des mauvaises nouvelles. Tenir à distance le fracas du monde pour se réveiller un plus apte à réagir, agir, exister. Endormir la fatigue. Ausschlaffen et retrouver de la vigilance. Constater aussi combien la violence de l'année écoulée s'inscrit dans le plus profond de notre corps. Et tenter de répondre à une difficile question pourtant vitale : comment faire corps avec les autres ?

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ceci n est pas une arme a 768 feu

Les 14 et 15 novembre près de ma roulotte, des chasseurs tiraient. Des chasseurs chassaient. En ce jour de deuil où certains luttaient encore à l'hôpital pour survivre à des plaies par balles, des hommes, peut-être des femmes se sont levés tôt, ont chargé leur fusil pour tuer des animaux. Coups de feu secs dans le silence de la forêt. Je ne suis pas particulièrement militante anti-chasse, mais ce matin-là... Je n'ai pris qu'une seule fois une arme à feu entre les mains. Un révolver gris, de taille moyenne. Il pesait lourd. Je l'ai reposé très vite. J'ai eu peur. Peur de l'émotion qu'il pouvait éveiller en moi. Un révolver est fait pour tuer. Rien d'autre. Il rate le plus souvent sa cible sauf pour les criminels. Les journaux le racontent. Il fait nuit, une ombre bouge, détonation et c'est un enfant qui tombe, une épouse qui tombe. Un braqueur visé par une arme risque de tirer plus vite et mieux que nous. Laissez traîner une arme et c'est un curieux qui va la retourner contre lui. Accident. Une arme à feu ne devrait servir qu'aux professionnels mais souvenons-nous que si les policiers n'avaient plus le droit de porter une arme hors service c'est que l'arme servait au suicide de son propriétaire ou encore à affirmer sa virilité pendant une soirée bien alcoolisée. Alors non, je n'aime pas ce que les armes à feu peuvent transformer en nous, en même pas une fraction de seconde. Si je parle d'armes à feu ici, c'est que j'en rêve presque toutes les nuits et que je me réveille avec cette image, de moi avec un révolver entre les mains. Un révolver gris de taille moyenne ...

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  Mammo est un joli mot à prononcer pourtant vient aussitôt s'y greffer l'autre mot : cancer. Passer une mammographie (tous les deux ans - même si des articles très sérieux remettent en question le dépistage systématique) c'est se retrouver torse nu dans une petite pièce (bien chauffée cette fois-ci) face à deux femmes, une manipulatrice radio et une stagiaire. C'est entrer dans le sas entre l'avant et l'après. Après l'examen quelque chose va peut-être foutre le bordel dans mon quotidien. Là tout de suite, cancer du sein est encore une fiction même si plusieurs amies atteintes. Mon dos est raide, mon cou est raide, je réponds par monosyllabe. La manipulatrice a les mains chaudes cette fois-ci. Elle place d'abord mon sein gauche dans l'étau de la machine à radiographier, serre. ça fait mal. Je me tais. Il faut que ça aille vite. Arrêtez de respirer. Mon sein est un bout de viande entre ses mains. Laid. Susceptible de contenir une bombe à retardement. A chaque fois que les deux femmes chuchotent en regardant l'écran, ma bouche se crispe. ça me vieillit. Sein droit, sein gauche. Elles consultent le radiologue dans une autre pièce, il demande une vue localisée sur le sein gauche. L'étau est plus petit mais plus douloureux. J'ai des larmes discrètes. Puis le radiologue demande une échographie complémentaire. Je chasse le doute et la peur, je reste dans le sas. La vérité c'est pour après. Je m'allonge sur la table de consultation, le radiologue m'enduit la poitrine de gel et passe la sonde. J'ai mal au sein gauche. Il passe, repasse, vérifie sur l'écran et enfin : Tout est parfait. Vous avez les seins très fibreux, mais tout est ok. J'ai failli ajouter : Pour l'instant. Trajet retour en voiture. Toujours silencieuse, radio éteinte. Je suis de l'autre côté du sas. Je suis dans l'après. Le cancer est une fiction. Je me sens soulagée et bizarre à la fois. A un rond-point, j'évite de justesse une voiture. Pourquoi ai-je une telle peur du cancer du sein alors que je risque si souvent ma vie en voiture ?  ©photofabienneswiatly

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Coudre des jours. C'est en lisant Lucarnes de Jeanne Bastide aux éditions l'Amourier  que j'ai découvert cette expression liée à la broderie, alors j'ai eu envie à mon tour de coudre des jours dans un carnet. Ralentir le temps, occuper mes mains et penser. Penser à ceux qui s'échouent sur les plages d'Europe, de Turquie, ceux que l'on nomme migrants. Bien sûr il y a l'urgence et il faut soutenir une association, aider financièrement, manifester, offrir un gîte ... mais il y a aussi écrire sur ça, autour de ça, à partir de ça pour que ça devienne visage, nom, prénom, pays, histoire. Alors le vocabulaire de la couture et de la broderie comme une porte possible : fil, chaîne, nœud, embue, point de soutien ... Tissu. Tissu social. Trames et lisières. Mêler du langage tout en cousant grossièrement, mais sérieusement des fils dans un carnet rouge. Ralentir le flux d'informations pour comprendre mieux et parvenir à se situer dans le temps présent. Ne pas devenir folle. Ne pas désespérer. Et se souvenir que sur la carte d'identité, jusqu'à l'âge de 12 ans, il était écrit réfugiée polonaise. Je n'ai pas vécu le drame de ceux qui fuient la guerre, les dictatures et la misère, mais tout de même. C'est à l'intérieur de moi. Alors la lenteur du point, le fragile du fil, relire les articles et noter ce qui semble important. Relier le tout. Points de suture. Coudre des jours pour éviter la panique : 
   " Regarde-les donc bien, ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué. Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel point le hasard t'a favorisé par rapport aux autres. Regarde-les bien, ces hommes entassés à l'arrière du bateau et va vers eux, parle-leur, car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue, ils aspirent inconsciemment une bouffée de l'air de leur pays natal et leurs yeux s'éclairent et deviennent éloquents." VOYAGES Stefan Zweig 

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Sète. Les transats et les hamacs réceptionnent nos corps passifs pour que nous soyons confortablement installés pour entendre de la poésie. Les poètes se succèdent derrière les micros, ils sont les voix méditerranéennes. Certaines voix sont timides, d'autres clament, déclament et il est dit que certains font des performances. Le public somnole et coche dans le catalogue ce qu'il a vu, désire voir. Il fait le plein. Sur la place, les livres se vendent mollement. De la poésie tronçonnée s'affiche sur des banderoles. Place aux belles phrases ! S'il fait trop chaud, on se déplace jusqu'à l'ombre des arbres du parc dit Du Château où le public mange pendant que les poètes récitent, clament, déclament, performent ou laissent la place à des musiciens. Le touriste, au hasard de ses déambulations dans la ville, croisera forcément un poète, un bout de texte et il pourra se dire que voilà une pratique artistique bien sympathique et peu dérangeante, peut-être même fera-t-il l'effort d'en écouter puisqu'il pourra mettre son corps au repos dans le creux d'une toile de lin. Voix de la Méditerranée. Et je ressens un manque violent. Car les voix méditerranéennes que je voudrais entendre ont été englouties sous des tonnes d'eau salé, loin de nos siestes littéraires (c'est le terme utilisé dans de nombreux programmes de festivals). Pourtant il nous faudra bien quitter le hamac ou le transat, et nous éloigner des rivages touristiques pour entendre la voix de ceux qui n'ont plus la force de crier pour nous réveiller de notre somnolence. La poésie doit se remettre debout à hauteur d'hommes et de femmes où alors je veux bien la rayer de mon vocabulaire. Il nous faut remettre les mots debout ! La poésie n'est pas un parc d'attractions.

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SAM 1994

Plage des Issambres, la nuit. Quelques rares baigneurs et pêcheurs. Ceux qui fuient le soleil mordant du jour, la foule huilée, le bruit, les normes du tourisme. L'obscurité permet de me baigner nue. Je ne dérange personne et m'offre un plaisir inouï. Peu de différence de température entre l'eau et l'air. Mon corps blanc sous l'eau sombre de la nuit. Je pense aux baleines bosses vue à Husavik dans le nord de l'Islande. Je me sens baleine, je le dis plusieurs fois à voix haute, heureusement je suis suffisamment loin de la plage. Un plaisir primaire, enfantin. Pas de longueurs de nage comme d'habitude, mais des mouvements intuitifs, presque une danse. Je reprends vie  après une journée à lutter contre la canicule. Corps mou sur le canapé à tenter de lire. Le ventilo qui fait un bruit de bouilloire. Je nage, je glisse dans l'eau, j'imite discrètement le chant d'une baleine. Je n'ai pas d'âge. Je joue. Sur le sable, rassurants, les bouchons phosphorescents des pêcheurs et le bout incandescent d'une cigarette. La nuit est douce.

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Hverfjall. Marcher sur les hauteurs d'un volcan apparu il y a deux mille cinq cents ans. Gris anthracite. 1200 mètres de diamètre. Volcan près du lac Myvatn au nord de l'Islande. La pluie, le froid ont chassé nombre de touristes. Je marche. Ma fille me prend en photo. J'ai pris de l'avance pour ne pas avoir à parler. Marcher. Tourner au bord du vieux cratère. Des souvenirs s'imposent. Depuis que je suis en Islande je pense souvent à Dédé. Un des derniers pêcheurs d'Etretat. Dédé Vatinel qui a connu les tranchées de la guerre de 14, oreilles gelées. Pêcheurs sur une de ses barcasses qui avançaient à coups de rames. Six à bord. Pêcheurs normands qui relevaient les filets. Aucun ne savait nager. J'avais eu la grande chance de partir pêcher avec lui avant qu'il ne meure. On pouvait le voir assis avec son frère Ulysse sur le banc du perret, paletot bleu marine et béret assorti. Parfois il me racontait, la mer, le froid, la misère et les Parisiens. Ceux qui vivent dans les villas sur les hauteurs d'Etretat. Ses yeux étaient aussi bleus et ronds que ceux de certaines soles que nous remontions dans les filets. J'avance au bord du volcan et je pense à ces gens simples qui ont accueilli l'adolescente paumée que j'étais à l'époque. Je pense à eux. Je tourne rond. 

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