[le site de Fabienne Swiatly ]

L'obstination du bleu Klein.

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Je n'aime pas mettre des photos de moi sur le site. D'ailleurs, comme tous ceux qui photographient, je n'ai guère de photos qui me représentent. Mais j'aime bien la fiction qui se raconte sur celle-ci,  photo prise par Marion Ciréfice de Saute-frontière, pendant un atelier d'écriture.

Il pleut difficile d'écrire. On s'imprègne alors du paysage. J'ai donné comme consigne le début d'un texte de Olivier Domerg, Treize jours à New-York, voyage compris qui débute ainsi : par où commencer ? par où commencer ? par où commencer ? .
Texte que nous avions lu avec mon groupe d'alors, Abus de langage, dans je ne sais plus quelle médiathèque. Une lecture polyphonique difficile à mettre en place, mais très excitante à restituer.

Donc j'ai proposé au groupe de l'atelier de marcher jusqu'au belvédère de Cinquétral avec cette phrase en tête :  par où commencer ?

Au retour les écrits seront très intéressants. Très variés. Mêlant ce qui a été vu du paysage mais aussi d'autres commencements. Ceux qui jalonnent la vie de chacun.

Je suis toujours très contente quand une proposition d'écriture fonctionne bien. Quand elle entraîne vers de l'essentiel. Quand elle autorise et contraint à la fois. 

J'aime aussi la composition de cette photo :  les participants tournés vers la vallée pour observer Saint-Claude sous la pluie et moi, tournée vers l'objectif. Un air sûr et égaré à la fois. Ici et ailleurs. C'est exactement ce que je ressens quand j'anime un atelier. De la certitude et du doute. Mon extrême présence et pourtant ma pensée qui s'éloigne comme si cela permettait aux autres d'écrire. Quelque chose qui doit ressembler à l'écoute flottante des analystes et qui  fait que je ne m'ennuie pas à ne rien faire même si parfois je feuillette un livre ou note deux, trois choses sur un carnet. Car en atelier, je n'écris pas. Je suis là. Ecrire, ce serait m'éloigner totalement du groupe et ce n'est pas possible. Mais il me faut m'évader tout de même. Alors je me plonge dans un état second. 

Et c'est un peu ce qu'il me semble voir sur cette photo. Mon état second. Alors j'ai eu envie de la mettre en ligne. Et peut-être aussi le besoin d'une photo souvenir de la résidence, car si je retourne encore à Saint-Claude jusque début juin, les ateliers d'écriture sont clos. Un période est finie. Alors, oui cette photo pour clore à mon tour. 

Treize jours à New-York, voyage compris - Olivier Domerg – le bleu du ciel.

par où commencer ? par où commencer ? par où commencer ?
ici.
ici ?
ici, la barre est à plus de huit mètres. quatre cent douze exactement. c’est en débouchant sur la terrasse du centre des affaires, le quadrilatère venteux du promenoir, que tu poses le mieux le problème de la ville – le problème de la ville – le problème de la ville. un rapide coup d’œil circulaire suffit à te convaincre de la difficulté d’en rendre compte. impression confirmée ensuite, quand, arpentant rues et avenues, tu songes – tu songes- tu songes que ce n’est pas demain la veille que etc etc etc etc etc etc. - vu que ça fourmille, vu ce que ça trimballe, vu ce que ça pulse ; vu que c’est géant, changeant ; vu que ça bouge tout le temps – sans que – sans que – sans que la configuration de la ville n’en soit affectée.

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Parfois cela ne vient pas l''écriture. Les mots s'alignent sur l'écran avec le sentiment qu'ils ne m'appartiennent pas. Rien à dire peut-être.  Malgré ma visite à l'atelier de sérigraphie à la Maison du peuple de Saint-Claude. Lieu où je me sens bien. Pour son ambiance atelier  (outils, matériaux qui se mêlent aux objets exposés), ses fenêtres ouvertes sur la ville... Pour Michel Bastien, le responsable du lieu avec sa gentillesse un peu bougonne quand il ne vous connaît pas.  Mais très vite il vous donne à partager son enthousiasme pour le livre, l'image.  Et va jusqu'à lire et interpréter les livres-objets exposés ici et fabriqués des élèves.

Oui, je devrais pourvoir raconter aussi la conversaiton et les gâteaux échangés avec Dominique Lacoudre,  peintre nantais en résidence depuis quelques semaines  et qui travaillait, ce jour-là, à un  kamishibaï, théâtre de papier... . Oui il faudrait que j'écrive plus longuement sur la maison du Peuple de Saint-Claude, mais la force de son histoire humaine m'effraie.  Me tétanise. Comment saisir en quelques mots ce qui fut une longue et belle histoire de coopérative ouvrière, de militance, de partage ? Ne pas réduire à quelques clichés la belle aventure humaine. Il me faudrait une fiction pour oser donner à lire une telle histoire. Alors quelques photos, ci-dessous, pour raconter un peu le lieu. Sans les mots. Les mots qui reviendront, je le sais. Mais la peur tout de même de se perdre en leur absence.

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La langue que je parle est parfois incompréhensible
La langue que je parle est parfois imprévisible
La langue que je parle est parfois insensible
La langue que je parle est parfois difficile

La langue fourche quand je suis énervé

La langue que je parle est un peu grossière

C'est ma langue à moi, ma langue naturelle. Je parle  psahtek, cassé, zarbi, chelou, riva, ceci est ma langue. Moitié turque, moitié française. C'est ça la langue que je parle. Ma langue à moi, ma langue de ouf. 

 La langue que je parle me donne la force d’aimer, la force d’apprécier. Ma langue réconforte les gens, les rassure, elle est française, c’est la langue que je parle tous les jours avec mes amies, ma famille, même si les mots sont des fois désagréables, ils me défendent contre les gens en langue de serpent, qui ont pour langage des gros mots courants. Moi, je ne suis pas comme ça. Ma langue je la parle, je l’aime, c’est ma langue maternelle, sans elle ma vie n’aurait pas de sens.

La langue que je parle, c'est une langue que personne n'utilise au collège, c'est une langue venue d'une île, l'île Maurice. Ma langue est une langue paradisiaque. 
 
La langue que je parle est comme la langue de ceux de mon quartier

La langue que je parle est jurassienne
La langue que je parle est familière
La langue que je parle est comme celle de mes professeurs


La langue que je parle est avec accent.

La langue que je parle est pleine de fautes quand je l’écris
La langue que j’écris est bizarre
Ecrire la langue que je parle est très dur.


La langue que je parle est française, turque, anglaise, allemande, arabe
La langue que je parle est celle  de mon quartier


La langue que je parle est pauvre.

Extrait d'un texte collectif écrit par  une classe de 6ème du collège Rosset. 

Dernière mise à jour mercredi 15 avril 2009 - Obsession usine à lire ici  

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 Je regarde cette photo prise dans une classe au moment de la récréation. Elles étaient là sur les tables, bouches béantes gorgées de l'outillage classique de l'écolier de primaire (rien à voir avec l'outillage des collégiens qui existe surtout par son absence).  Mon regard a été attiré par ces bouches silencieuses  pendant que les élèves étaient en récréation. Tiens, un drôle de mot récréation, on enlève un accent et cela prend un sens nouveau : le temps de la re-création.
Et pendant que cela recrée dehors, moi, je prends en photo l'absence des élèves, puis je vais boire un café ou un verre d'eau, ça dépend des écoles. Ensuite, verre à la main,  je regarde de loin la cour où cela court justement. Cela va de l'un à l'autre. Cela s'arrête. Cela se frotte. Cela s'isole. Cela recommence. Cela se bouscule, se rejette. Cela rit, cela échange des billes ou des images.  Cela vient parfois pleurnicher auprès du maître ou de la maîtresse. C'est un drôle de lieu d'agitation la cour d'école, il existe d'ailleurs un documentaire étonnant de Claire Simon sur une cour de récréation de maternelle
Quand je regarde les enfants dans la cour, je trouve la vision globale assez proche de ce qui se passe dans ma tête quand j'écris. Beaucoup de désordre vu de l'extérieur mais qui a sa logique interne. 
Je ne parviens pas toujours à expliquer mon désordre créatif quand les lecteurs me questionnent sur ma façon d'écrire. L'image conventionnelle est celle d'un ou d'une auteure qui se lève ou se couche à l'aube après avoir écrit un long moment.  Avec ou sans alcool, avec ou sans chat, avec ou sans solitude.
Ce n'est pas mon cas, sauf pour la réécriture finale où je parviens à me concentrer longuement.  Sinon, je passe d'une activité à l'autre - je vais boire, manger, faire de la gym, chanter à voix haute, faire le ménage mais toujours avec mon texte à l'esprit. D'ailleurs le désordre ou l'agitation que j'installe autour  (à l'intérieur) de moi, doit être de mon fait, pour être bénéfique à l'écriture. Voilà pourquoi j'ai besoin à un moment donné d'être "en écriture" même si je n'écris pas forcément. Comme si j'avais besoin de faire passer le texte physiquement. Ensuite j'écris calmement pendant deux, trois heures. Puis il me faut un nouveau temps d'agitation. En fait, j'ai besoin de recréation comme les enfants  ! 
Dernière mise à jour mercredi 8 avril - lire aussi les nouvelles des ateliers, ici

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 Je m’entoure de livres. Espace blindé de mots même s’ils tiennent peu de place en hauteur, car je les étale. Dans la bibliothèque, les livres en retrait. Au plus près, ceux qui vibrent avec l’instant, éparpillés sur le sol,  le canapé, la table, le bureau. Autour de moi les livres emmenés pour la résidence. Ceux choisis avant le départ et aussi ceux achetés dès le deuxième jour à la librairie de Saint-Claude, ceux empruntés à la bibliothèque, ceux commandés et reçus par la poste, et les textes courts imprimés après les avoir trouvés sur les revues électroniques. Se sentir prête à acheter une liseuse numérique

Livres ouverts, annotés, pliés, martyrisés. Livres abimés au grand désarroi des fanatiques de la bibliothèque sanctuarisée. J’ai peu de goût pour les beaux livres, j’aime surtout les contenus. J'ai besoin qu'un livre soit maniable, accessible, lisible, partageable. Soumis.
Autour de moi, ceux que je parcours d'un oeil distrait pour les apprivoiser, d’autres lus avec avidité comme s’ils contenaient la promesse d'une résurrection. Et les préférés relus à voix haute devant le paysage en biais du Vélux. S’écouter lire.
Des livres partout depuis l’enfance.
Lire et lire encore et regarder ce qui reste dans la nasse de la mémoire. Ce qui tient bon dans le flot des textes nouveaux. Et ceux à la trace si forte qu'on y revient, parfois, longtemps après les avoir lus.
Chercher dans les livres éparpillés ici, l'impulsion d'une proposition d'écriture. Livres disponibles et entrouverts avec leurs pages cornées et le négligé jaune du Post'it  dans la fente des feuilles accumulées. Chercher dans les livres les passages qui emmèneront l’écriture des autres à parcourir la ville, leur ville.
Les livres des paysages à figures absentes, des campagnes hallucinées et des villes tentaculaires, des villes aux formes insaisissables. Des livres où il faut courir les rues, battre la campagne, fendre les flots. Des livres envahissants et nécessaires. 
Dernière mise en ligne mercredi 1er avril et des nouvelle des ateliers ici

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Undimanche

Dimanche. Dimanche après-midi. Sans projet particulier qui viendrait ponctuer alors on se laisse glisser dans le vaste de l'instant. Glisser dans l'absence de mouvement. Et la lecture s'installe avec naturel dans ce temps sans battements. Elle nous absorbe jusqu'à l'oubli du corps. Profondément. Ce qui se passe autour est fiction, pas le livre. Pour ce dimanche à l'heure changeante, j'ai choisi  - C'est pourtant pas la guerre de Maryline Desbiolles. Dix voix + 1 d'habitants du quartier l'Ariane à Nice. "Le carnet noir est un immeuble, toutes les paroles sont empilées, des appartements de paroles les uns sur les autres. Le carnet noir est un immeuble mal insonorisé, les paroles se chevauchent, se contaminent, se recouvrent ".

Lire tard dans l'après-midi puis se dégager tout de même des pages. Pour bidouiller un peu de son qui raconte justement cela : lire le dimanche après-midi. Avoir envie d'ajouter sa voix à celles intériorisées. Mettre en ligne une autre tentative sonore.

Traîner, feuilleter les livres en désordre sur le canapé, les meubles. Soulever la couverture d'Archipel et Nord de Claude Simon et lire à voix basse. Pas facile de mettre en bouche les phrases au rythme curieusement découpé qui ramènent au déchiré de la carte géographique, aux vues aériennes. Lire pour soi. Avoir le sentiment que ce qui a été lu aujourd'hui, aidera à écrire. Le livre qui se tiendra aussi à portée de voix, celles des ateliers menés ici à Saint-Claude. Abandonner la lecture et le désordre. Allumer l'ordinateur. Et commencer l'écriture. Il fait nuit à la fenêtre. 

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La neige est de retour. Je sors l'appareil photo. Mais la neige me pose un problème. Soit elle est propre et ce que je parviens à cadrer ressemble à une carte postale de Noël. Soit elle est sale et suggère des états d'âme que je n'ai pas. C'est comme écrire un cliché. Sauf qu'ici c'est une image (un cliché justement) qui raconterait de la banalité malgré l'évidente beauté du paysage que je traverse. Indécise, j'ai rangé l'appareil, les clichés et j'ai marché sans chercher le déclencheur. 

Le soir, j'ai emmené à l'atelier d'écriture de la médiathèque de Saint-Claude, le dictionnaire des clichés littéraires d'Hervé Laroche, j'ai mes petites obsessions. Le livre est drôle tout en provoquant chez moi une peur rétroactive. Le sentiment d'avoir utilisé dans mes textes plus d'un cliché parmi ceux répertoriés dans le livre. Il rend méfiant. Les mots s'inscrivent tellement vite sur l'écran. Sans fatigue. Correcteur intégré qui souligne les fautes d'orthographe et de grammaire. Petit clic pour ajuster les lignes et former un beau paragraphe. Mise en page et mise en ligne qui pourrait faire croire que... 

Puis les éditions TerreNoire m'informe de la sortie de deux livres dont l'un porte comme titre :  Lettre ouverte à cette génération qui refuse de vieillir. Et le mot cliché me vient à l'esprit. Clichés sur une génération contre laquelle vient se frotter  la rancoeur (légitime ?) d'une autre génération. Livre dérangeant. Quelque chose semble se dire à force de clichés justement. La lecture est éprouvante. Comme si dans l'évidence des courtes phrases, travaillées comme des slogans publicitaires ou politiques, venait prendre forme une image peu habituelle d'une génération qui parle encore comme des enfants alors qu'elle approche de la quarantaine. 

Je n'ai lu que la vingtaine de pages proposées par le lien et j'ai senti un malaise physique s'installer au niveau de mon ventre. Ce truc me faisait mal au bide. Sans savoir si c'était le propos ou le fait que l'on puisse tenir un tel propos. Oui j'ai été dérangée, dans le sens de déplacée de mon emplacement assigné. En cela c'est une bonne chose.  Extrait :

Nous sommes des bébés secoués.
Nous sommes irréparables.
Vous nous demandez de faire le point, nous
voudrions tirer un trait.

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